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Ukraine : pourquoi une guerre si longue ?

À mi-chemin de la cinquième année de la guerre en Ukraine, il est légitime de se demander pourquoi elle dure depuis si longtemps. Pourquoi la Russie n’a-t-elle pas rapidement écrasé l’Ukraine comme beaucoup s’y attendaient ? Après tout, il s’agit d’un pays beaucoup plus vaste, doté d’une population bien plus importante et d’une industrie nettement supérieure.

Robert Harneis
Robert Harneis, journaliste

Par Robert Harneis

Les médias occidentaux parlent généralement d’une impasse et affirment que les Russes n’avancent pas parce que leur armée est incompétente, lorsqu’elle n’est pas ivre ou mal équipée. À intervalles réguliers, ces mêmes médias annoncent que la Russie manque de munitions, de missiles, de drones, de chars ou même d’hommes. En résumé, si elle ne marche pas sur Kiev avec une force écrasante, c’est parce qu’elle en serait incapable. La dernière théorie en vogue aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Europe est que l’économie russe s’effondre sous l’effet de la guerre et des sanctions.

Les restrictions que la Russie s’est imposées

Dès le début du conflit, le président Poutine a imposé de sévères contraintes à ses généraux. Dans une certaine mesure, ils combattent avec une main attachée dans le dos.

Contrairement aux affirmations répétées des médias occidentaux, les forces russes feraient tout leur possible pour éviter les pertes civiles. Selon cette interprétation, le faible nombre de victimes civiles signalées tout au long du conflit en serait la preuve. Lors d’une récente attaque massive impliquant 1 500 missiles et drones à travers toute l’Ukraine, seuls six civils auraient été déclarés morts.

Cela serait naturel puisque la Russie considère les Ukrainiens comme des Slaves frères. Environ un cinquième des familles russes auraient des proches parents en Ukraine. Le frère du commandant en chef ukrainien serait colonel dans l’armée russe. Les Russes n’auraient donc aucun intérêt à tuer des Ukrainiens si cela peut être évité, d’autant plus qu’ils devront vivre ensemble après la guerre.

La deuxième restriction consiste à éviter des pertes importantes parmi les propres forces russes. Les guerres se perdent à l’arrière lorsque les cercueils reviennent en trop grand nombre. Selon l’auteur, les accusations occidentales affirmant que les Russes lancent des attaques en vagues humaines et subissent de lourdes pertes seraient fausses. Cette volonté de limiter les pertes est renforcée par les problèmes démographiques de la Russie : chaque vie compte.

La troisième restriction imposée par Poutine est que la guerre ne doit pas interrompre le développement économique du pays, considéré comme essentiel à la stabilité politique. Bien sûr, mener une guerre majeure entraîne inévitablement des tensions budgétaires. Par exemple, le programme de construction navale a dû être ralenti : seulement seize corvettes ont été construites sur les quarante prévues. Cela a compliqué la protection de la flotte marchande russe et la lutte contre le harcèlement actuel des pétroliers.

D’un autre côté, la gestion de l’économie est présentée comme un exemple réussi de « keynésianisme militaire », comparable à celui des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Les salaires réels auraient augmenté pendant toute la guerre, la croissance économique aurait été maintenue et le chômage serait à un niveau historiquement bas.

Considérations tactiques

D’autres raisons, moins évidentes, expliqueraient cette progression lente.

Si les objectifs de Moscou sont la « dénazification » et la démilitarisation de l’Ukraine, alors plus la guerre dure, plus l’armée ukrainienne est affaiblie, notamment ses éléments ultranationalistes, considérés comme les combattants les plus déterminés. Selon l’auteur, cette attrition se manifesterait par les nombreuses vidéos circulant sur les réseaux sociaux montrant des recruteurs ukrainiens forçant des citoyens à rejoindre l’armée.

En maintenant les combats dans le Donbass, les Russes bénéficieraient également de lignes de communication courtes, tandis que les principales bases logistiques ukrainiennes se situent à plus de mille kilomètres, notamment en Pologne. Les approvisionnements seraient exposés aux frappes aériennes tout au long de leur trajet. Paradoxalement, l’armée russe disposerait donc de meilleures lignes logistiques que les défenseurs ukrainiens sur leur propre territoire.

La volonté d’éviter les destructions constitue une autre explication. L’auteur estime que l’armée ukrainienne en retraite ne se soucie guère des dégâts causés dans les villes qu’elle abandonne. Plus les combats s’étendent, plus la Russie devra reconstruire après la guerre. Il serait donc préférable d’user progressivement la capacité de résistance ukrainienne avant d’avancer davantage.

La lenteur des progrès russes s’expliquerait également par la nature fortement urbanisée et fortifiée du Donbass. Après les événements de 2014, cette région aurait été considérablement renforcée avec l’aide de l’OTAN. Deux importantes villes fortifiées, Kramatorsk et Sloviansk, restent à conquérir. Les forces russes s’en approcheraient déjà.

Personne ne sait réellement ce que pensent Poutine et l’état-major russe. Toutefois, en évitant une offensive générale, la Russie limiterait ses pertes tout en conservant l’initiative stratégique. Des centaines de milliers de soldats russes resteraient en réserve, constituant à la fois une menace potentielle et une force disponible pour d’autres missions défensives.

Les Russes auraient également retenu les leçons des interventions américaines en Afghanistan et en Irak : conquérir rapidement un territoire ne garantit pas sa maîtrise durable face à une résistance locale déterminée. Dès mars 2022, le Washington Post évoquait déjà une future guérilla ukrainienne. Cela expliquerait pourquoi Moscou progresserait lentement tout en consolidant ses gains.

Le front diplomatique

L’aspect diplomatique est également présenté comme crucial.

Selon l’auteur, Moscou considère la guerre en Ukraine comme un élément d’une confrontation mondiale plus large. Alors que l’Occident et Kiev cherchent à influencer l’opinion publique pour soutenir leur effort de guerre, la Russie serait davantage préoccupée par l’opinion des diplomates du monde entier.

Le maintien de bonnes relations avec l’Inde, les pays des BRICS et surtout la Chine exigerait une certaine modération. Une stratégie de « choc et effroi » aurait peut-être produit des résultats plus rapides, mais aurait aussi rappelé l’image de l’Union soviétique, ce que Poutine chercherait à éviter.

Cette approche expliquerait également la patience russe envers certains petits États voisins, notamment les pays baltes. L’auteur oppose cette attitude à ce qu’il qualifie d’intimidation exercée par les États-Unis à l’égard du Venezuela, de Cuba, du Groenland ou de l’Iran.

La fermeture de la mer Noire aux navires de guerre étrangers en vertu de la Convention de Montreux de 1936 est également présentée comme un avantage pour la Russie. Depuis le début de la guerre, la Turquie a pu limiter l’accès des flottes étrangères aux détroits. Une fois le conflit terminé, ces restrictions pourraient être levées.

L’évolution de la guerre

Chaque guerre est différente. Celle-ci aurait été transformée par la révolution des drones.

La présence omniprésente de drones, combinée aux capacités d’observation satellitaire, rendrait pratiquement impossible la dissimulation de concentrations de troupes. Les offensives seraient désormais menées par de petits groupes d’infanterie infiltrant les défenses ennemies, lesquelles sont ensuite détruites par l’artillerie, les drones et les missiles.

Ce mode de combat est lent mais permettrait de limiter les pertes.

L’intervention de l’OTAN

Selon l’auteur, l’aide massive fournie par l’OTAN — armements, financements et renseignements électroniques — aurait considérablement compliqué la tâche des Russes.

Cette implication aurait imposé à Moscou une longue guerre d’usure, que l’auteur considère comme favorable à la Russie. Non seulement l’armée ukrainienne aurait été affaiblie, mais les stocks occidentaux également.

L’une des raisons de la réduction de l’aide militaire américaine serait l’épuisement progressif de certains stocks. Cette situation serait devenue particulièrement visible lorsque l’attention stratégique de Washington s’est portée davantage sur la défense d’Israël.

L’Ukraine disposerait désormais de peu d’industrie d’armement propre, tandis que l’OTAN n’aurait pas réussi à égaler les niveaux de production militaire russes.

Le réarmement russe

La Russie avait également besoin de temps pour développer ses forces armées et les équiper.

Sa production militaire aurait fortement augmenté. Cela aurait été rendu possible par la préservation d’une grande partie de l’infrastructure militaro-industrielle soviétique sur le territoire russe.

La production et la remise à niveau des chars seraient passées de quelques centaines à plus d’un millier par an. Les États-Unis produiraient moins de cent chars Abrams neufs par an. La Russie fabriquerait désormais plus de cinq millions de drones chaque année.

Enfin, la Russie se classerait au quatrième rang mondial pour le nombre annuel de diplômés dans les disciplines scientifiques et techniques (STEM), derrière la Chine, l’Inde et les États-Unis.

Des divergences irréconciliables bloquent les négociations de paix

Les récentes déclarations de Poutine indiqueraient que Moscou ne souhaite pas de cessez-le-feu qui ne résoudrait pas ses préoccupations de sécurité à l’échelle européenne.

Les États-Unis ne voudraient pas perdre la face en Ukraine et chercheraient à affaiblir durablement la Russie. L’Europe, malgré les difficultés économiques et énergétiques, resterait déterminée à soutenir Kiev.

La déclaration commune des dirigeants français, allemand et britannique du 7 juin réaffirme la nécessité d’un traité de paix préservant les frontières ukrainiennes, ce que la Russie refuserait catégoriquement.

Dans ce contexte, l’absence de négociations significatives n’est pas surprenante. Comme l’avait déclaré au début du conflit Josep Borrell, alors haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, cette question devra être tranchée sur le champ de bataille, ce qui prend du temps.

Enfin, selon l’auteur, même si une partie de la population ukrainienne accepterait des négociations, le gouvernement ukrainien et ses soutiens ultranationalistes estimeraient ne pas avoir d’avenir politique en cas de victoire russe.

La phrase finale de Poutine lors du récent Forum économique de Saint-Pétersbourg — « Continuez à vous battre, mes camarades » — est interprétée comme un signe de sa détermination à poursuivre l’effort de guerre jusqu’au règlement définitif de la question ukrainienne.

Cependant, le président russe subirait aussi des pressions croissantes pour accélérer les opérations. Des élections législatives approchent en Russie, et plusieurs indices suggéreraient une intensification des combats sur l’ensemble du front.

Selon l’auteur, la longue guerre a apporté certains avantages à la Russie, mais le moment pourrait être venu d’y mettre fin, quel qu’en soit le coût.

Ukraine en guerre ; des armes venues de tous les pays (Flickr)
Ukraine en guerre ; des armes venues de tous les pays (Flickr)
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