Edition du jeudi 21 juin 2018

Réforme de la SNCF (4)

C’est une analyse longue et sans concession à laquelle se livre ici Bernard Aubin, secrétaire général du syndicat des cheminots First. Il décortique les tenants et les aboutissants de la réforme de la SNCF.

La transmission du savoir chez les cheminots est une nécessité (DR)

La transmission du savoir chez les cheminots est une nécessité (DR)

Pourquoi la casse du Statut des cheminots ne sauvera pas le rail!
En quoi le Statut des cheminots constituerait-il une menace pour le rail français, ou pourrait-il causer sa perte ? Pour justifier sa disparition programmée, certains mettent fréquemment en cause les coûts pratiqués par la SNCF, qui elle-même communique abondamment sur l’inflation salariale générée par sa réglementation. Acheminer pour mieux et moins cher voyageurs et marchandises, voilà des promesses d’autant plus séduisantes que les caisses sont vides… Si c’était si simple…
Quand bien même les cheminots perdraient leur statut, l’absence d’harmonisation économique et sociale entre entreprises de transports européennes maintient le rail en conditions de concurrence défavorables. Une bonne partie des marchandises jadis transportées par Fret SNCF l’est désormais par des chauffeurs étrangers payés au lance-pierres et travaillant dans des conditions exécrables.
Pour redevenir « compétitive », la SNCF ne peut donc se contenter de supprimer le statut. Il faudrait aligner les rémunération des cheminots sur celles des routiers Polonais ou Bulgares : entre 400 et 600 euros mensuels. Autant gagner du temps et recourir immédiatement à l’esclavagisme. Non, la suppression du Statut s’inscrirait dans une fuite en avant sans espoir. Une seule solution viable pour le rail : l’établissement et la mise en œuvre de règles européennes et nationales visant à assainir, et non à accélérer les modalités de concurrence.

L’ensemble des acquis

Revenons-en à la définition, au demeurant importante, du statut de cheminot. Importante parce qu’en 2014 la SNCF, le gouvernement, et la plupart des syndicats avaient entretenu la confusion entre un document d’entreprise baptisé à l’époque « Statut des Relations Collectives entre la SNCF et son Personnel » (RH 0001) et le statut des cheminots. Le RH 0001 traite notamment des conditions d’embauche, des congés, du déroulement de carrière des agents, des sanctions. Les dictionnaires, qui font foi, livrent la vraie définition d’un statut : il s’agit de l’ensemble des acquis de fonctionnaires ou de salariés du public.
A la SNCF, le Statut des cheminots est donc non seulement composé du RH 0001, mais aussi du régime spécial de retraite, de la réglementation du travail, de la garantie de l’emploi, des accords d’entreprise… Toute remise en cause de l’une de ces composantes relève d’une remise en cause du statut. Une question qui ne devrait d’ailleurs plus se poser dans la mesure où Spinetta en propose la disparition par une érosion progressive. Non, toucher au statut n’est plus à l’ordre du jour. Ce qui est prévu, c’est de le transformer en statue et de mettre fin, au passage, à 110 années d’évolutions sociales.

Avantages et privilèges

Aborder ici la question du statut permet aussi de battre en brèche certains poncifs, régulièrement utilisés pour dézinguer les cheminots. A commencer par ce catalogue impressionnant de primes, gratifications et indemnités diverses et en terminant par le régime spécial de retraite.
Dans la bouche des irréductibles opposants aux cheminots, toutes ces spécificités constituent des « avantages » voire des « privilèges ». La réalité est moins alléchante.
Revenons-en, pour commencer, aux notions de travail et de compensations. La compensation d’un travail effectué peut revêtir plusieurs formes. La rémunération, bien évidemment, mais aussi les « avantages en nature » ou autres défiscalisations, des prestations CE, des primes, des congés supplémentaires, un régime de retraite particulier, un statut…
La situation est donc à examiner globalement, car l’octroi de compensations particulières ne résulte pas d’une approche philanthropique du patronat. Elle intervient en compensation d’un salaire modéré, de contraintes de travail spécifiques. Idem pour les primes… Si, en lieu et place de leur régime spécial de retraite et de leurs primes, les cheminots étaient tout simplement payés plus, le débat sur les « avantages des cheminots » n’aurait simplement pas lieu d’être.

Changement des règles

L’Histoire fait que, en lieu et place d’un salaire modéré et de contraintes spécifiques, les entreprises ferroviaires ont décidé de compenser autrement l’investissement des agents. L’approche pour le moins perverse du gouvernement vise à supprimer ces compensations sans contrepartie financière, ce que l’on appelle du vol. Sauf si effectivement, cela se fait avec un personnel nouveau qui accepte ces nouvelles règles. A noter que le statut a bien été considérablement ébréché en 2008, avec un changement de règles de retraite imposé en cours de match, ce qui a donné lieu à un important conflit.
Ajoutons à cela que les plus anciens cheminots ont mangé leur pain noir, en acceptant des salaires plus bas que ne l’offrait le secteur privé en contrepartie d’une retraite plus précoce et de la garantie de l’emploi. Ils étaient, pour certains, la risée des autres salariés qui gagnaient jusque deux fois plus en France et trois fois plus à l’étranger à niveau de compétence égal. Et aujourd’hui, certains comptent les priver de leur pain blanc sous prétexte d’équité ?
Pour conclure ce volet, soulignons que la SNCF, malgré le statut offert à ses salariés… peine à embaucher ! 2 % seulement des candidats à la conduite des trains arrivent en fin de formation… Ah oui, il faut apprendre, se soumettre à des impératifs rigoureux, se lever à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, arrêter de fumer des pétards et de boire, se plier à une discipline militaire… La SNCF a été contrainte d’offrir des bons-cadeaux au personnel qui déniche la perle rare, le jeune qui accepte de suivre une formation à la sécurité des circulations, qui satisfait aux examens et exerce effectivement son métier à l’issue de ce périple…

Recrutement difficile

De même, la SNCF peine à recruter des ingénieurs, bien mieux rémunérés dans le privé… Quant aux cadres supérieurs issus des grandes écoles, la grille SNCF ne leur permet pas de les payer à hauteur de leurs prétentions, ils sont embauchés à des salaires bien plus élevés comme contractuels… et non pas au statut ! Si intéressant que çà, le statut des cheminots ? Et tiens, pourquoi n’entend-on jamais parler des « privilèges » des agents de la RATP, d’EDF, et des avantages confortables accordés par certaines entreprises privées à leurs salariés ? Sans oublier nos hommes politiques ! Les cheminots ont visiblement le dos plus large pour y casser des tonnes de sucre !

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