Normandie

La disparue du vendredi soir

Sélectionné au Festival du Cinéma Américain de Deauville, le film de Jennifer Reeder, « Knives and skin », évoque le mal-être adolescent et les névroses des adultes.

Carolyn a disparu alors qu’elle portait son uniforme de la fanfare locale, le chapeau à plumes et ses lunettes de myope.

Intérieur nuit, une femme avance doucement dans une maison, un couteau à la main, elle ouvre la porte de la chambre de sa fille, la pièce est vide. Cette séquence d’ouverture est une fausse piste, comme il y en a plusieurs dans le film de Jennifer Reeder, « Knives and skin » (sortie le 20 novembre). Ce n’est pas un film d’horreur, pas un thriller, pas même un simple film d’adolescents, même si l’intrigue en est la disparition d’une jeune lycéenne, un vendredi soir, à 23H47, alors qu’elle portait son uniforme de la fanfare locale, le chapeau à plumes et ses lunettes de myope.

Lors du Festival du Cinéma Américain de Deauville, où « Knives and skin » était sélectionné, la réalisatrice confiait que c’est « un film sur la place que les femmes essaient de trouver dans la société », une œuvre résolument féministe. C’est après un rendez-vous nocturne pas si romantique qu’a été perdue la trace de Carolyn, la disparue du vendredi soir. « Où es-tu ? », se demande sa mère, désemparée, qui semble bien être la seule à rechercher la demoiselle, enlevée, blessée, tuée, en fugue !?

Dans cette petite ville tranquille de l’Illinois, Carolyn était une jeune fille comme une autre, plus discrète qu’une autre peut-être, car personne ne s’intéressait vraiment à elle jusqu’alors. S’il y a un semblant de mobilisation, c’est essentiellement dans l’indifférence que Carolyn s’est volatilisée, même son prénom est mal orthographié sur les avis de recherche accrochés dans la ville, qu’elle hante telle un fantôme. « La jeune fille disparue est un thème intemporel, traité dans de nombreux films, mais dans la réalité, les filles disparaissent, cela devient tristement banal », rappelait Jennifer Reeder à Deauville.

« Un peu au-dessus de la réalité, un côté étrange, détaché »

Son film évoque bien sûr le mal-être des ados mais montre aussi des adultes au bord de la crise de nerfs, des femmes névrosées («Être méchante, c’est tout ce qu’on a »). « Trop souvent au cinéma, on voit des femmes qui travaillent contre elles-mêmes, j’ai voulu faire l’inverse », précise la réalisatrice, « Ce film est une manière de parler de la solidarité entre les femmes ; quand on est une femme, on apprend très vite que le monde ne va pas vous protéger, cette fraternité entre femmes est une stratégie de survie (…) Il y a quelque chose de très dur dans le monde depuis quelques années, mais j’aime penser que les choses puissent s’arranger ».

Grâce à une chorale de filles, dirigée par la maman de Carolyn, Jennifer Reeder met en scène des illustrations musicales avec des chansons tirées de ses playlists de lycée, dont une belle version de « Girls just want to have fun » de Cindy Lauper. « Ces séquences chantées permettent un apport d’harmonie alors qu’il se passe beaucoup de choses bizarres », dit-elle, « Quand j’étais ado, la seule manière de m’échapper de ma petite ville, c’était d’écouter des disques toute seule dans ma chambre ».

Bariolé de couleurs très féminines (rose, violet…), « Knives and skin » est un film très stylisé, Jennifer Reeder revendiquant les influences de David Lynch, de Dario Argento, et du roman graphique « Paper Girls » ; un film sur lequel plane un climat intrigant, « un peu au-dessus de la réalité, un côté étrange, détaché », précise la cinéaste.

Patrick TARDIT

« Knives and skin », un film de Jennifer Reeder (sortie le 20 novembre).

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