Des analyses exclusives de France 3 Champagne-Ardenne et du média Disclose révèlent que les « polluants éternels » ont contaminé sols, rivières, légumes et sang des habitants — à des niveaux jamais vus en France pour des terres agricoles.

À Haraucourt, dans les Ardennes, Anne et Sébastien Abraham ont tout quitté pour cultiver leurs légumes sur un coin de terre. Aujourd’hui, ils ferment définitivement leur exploitation. Dans leurs betteraves, le taux de PFOA — une molécule reconnue cancérogène — dépasse de 240 fois le seuil d’alerte européen. Leur histoire est le visage humain d’un scandale environnemental qui prend désormais une ampleur inédite : une enquête exclusive de France 3 Champagne-Ardenne et Disclose, fondée sur 44 prélèvements analysés par un laboratoire de l’université de Montréal, révèle que les PFAS ont envahi l’ensemble du territoire — des sols aux rivières, des légumes au sang des habitants.
Des terres condamnées : la ferme Abraham
Sur l’exploitation des Abraham, le sol raconte la désolation. « Cet hiver, on n’a rien récolté, on n’a rien arraché », confie Anne, maraîchère, en longeant ses rangées de légumes flétris. Fin 2025, un courrier de la préfecture lui apprend que ses blettes sont « considérées comme dangereuses » et ne peuvent être mises sur le marché. La concentration en PFAS dans ses betteraves est 240 fois au-dessus du seuil d’alerte de l’Union européenne.
Avec la moitié de leur production au-delà des normes sanitaires, le couple décide de fermer. « On ne pouvait pas continuer à vendre nos légumes avec le sourire », dit Anne. Ils avaient choisi ce coin des Ardennes en 2022 pour renouer avec la terre — sans se douter que celle-ci avait reçu, comme des dizaines d’autres parcelles de la région, les boues d’épuration d’une papeterie meusienne : l’ancienne usine Ahlstrom de Stenay, qui utilisait des PFAS pour fabriquer des emballages ingraissables.
Un représentant de laboratoire a été direct : « Vos terres, elles ne valent plus rien. » Un fonctionnaire, lui, aurait plutôt conseillé de rester « discrets ». Anne a choisi l’inverse : dire la vérité à ses clients.
Des sols records : 20 à 200 fois plus contaminés qu’ailleurs en France
Pour pallier le manque de transparence des autorités — « ça fait huit mois que la crise a éclaté et on n’a aucune information de la préfecture sur les PFAS mesurés dans nos sols », déplore la maire de Malandry, Annick Dufils — nos équipes ont sillonné le territoire à l’été 2025, éprouvettes en main.
44 prélèvements ont été analysés par le professeur Sébastien Sauvé, chimiste environnemental à l’université de Montréal. Résultats : dans les sols des trois exploitations agricoles ayant accepté de participer (sous couvert d’anonymat), les teneurs en PFAS s’échelonnent entre 131 µg/kg à Haraucourt et 457 µg/kg à Villy. « Je n’ai jamais vu ça« , réagit le chimiste canadien.
« Ces concentrations sont vingt à 200 fois supérieures à ce que l’on a observé jusqu’ici en France pour des terres agricoles », confirme Aurélia Michaud, ingénieure à l’Inrae. À titre de comparaison, dans la vallée de la chimie au sud de Lyon — épicentre du premier grand scandale PFAS en France —, la mesure la plus élevée atteignait 347 µg/kg à 200 mètres de l’usine Arkema. À Villy, le PFOS seul culmine à 220 µg/kg. En Flandre belge, ce sol serait 66 fois au-dessus du seuil imposant une dépollution.
Des rivières et des nappes phréatiques empoisonnées
Les molécules PFAS ne restent pas dans les champs. Elles ruissellent, s’infiltrent, voyagent. Nos analyses révèlent que trois cours d’eau de la région dépassent la norme actuelle pour l’eau potable (0,1 µg/L) : le Loison et la Bar dans la Meuse, et l’Ennemane dans les Ardennes.
Une note interne de la préfecture de la Meuse, datée du 4 décembre 2025 et obtenue après recours devant la Commission d’accès aux documents administratifs, le confirme : « Le Loison et la Bar sont les deux cours d’eau les plus contaminés en PFAS du Bassin Rhin-Meuse. » Tous les poissons prélevés dans la Bar sont jugés « non-conformes » aux normes européennes — mais leur consommation reste autorisée. La pêche des écrevisses dans une partie du Loison, en revanche, a été interdite.
Les nappes souterraines ne sont pas épargnées. Dans les puits de deux exploitations agricoles analysées, la limite de qualité pour l’eau du robinet est dépassée. Chez les Abraham, le taux atteint 2,4 µg/L — soit 24 fois la norme pour l’eau potable.
Dans le sang des habitants : des taux qui explosent les moyennes nationales
« On a consommé la production de notre ferme pendant des années, nos enfants aussi ont été exposés. Quel sera leur état de santé dans vingt ans ? » Le couple Abraham a payé 300 euros de sa poche pour faire analyser son sang : Sébastien affiche 150 µg de PFAS par litre de sang, soit 18 fois la moyenne française. Anne, elle, est à près du double, soit 33 fois la moyenne nationale.
Huit autres habitants ont partagé leurs analyses avec nos rédactions. Un adolescent de 15 ans affiche un taux de PFOA cinq fois plus élevé que la moyenne de son groupe d’âge. Un autre habitant de 63 ans est 59 fois au-dessus.
« Ces niveaux sont très élevés », réagit Tony Fletcher, épidémiologiste environnemental à la London School of Hygiene & Tropical Medicine. Tous les adultes ayant partagé leurs résultats dépassent le seuil de 20 µg/L au-delà duquel une étude de référence américaine (Nasem) préconise un suivi médical. « La priorité absolue est de mettre fin à l’exposition », conclut le spécialiste.
L’État savait — et a tardé à agir
Depuis la révélation de la contamination par France 3 et Disclose en juillet 2025, les regards se sont braqués sur l’eau du robinet, interdite dans dix-sept communes. Mais la crise est bien plus large. Une note interne de la préfecture de la Meuse la qualifie d' »enjeu sanitaire et environnemental majeur« . Le préfet alerte lui-même sur un « risque direct pour la santé des personnes exposées » : cancers, maladies endocriniennes, troubles immunitaires.
Pourtant, aucune étude épidémiologique n’a été lancée. La Direction générale de la santé invoque la complexité d’une telle démarche « à l’échelle locale ». Les dosages sanguins individuels ne sont même pas recommandés par les services de l’État, qui estiment qu’ils « ne constituent pas un diagnostic médical ».
Ce qui semble davantage préoccuper la préfecture ? La création de « groupes sur les réseaux sociaux », les « prises de contact avec des conseils juridiques » et la « dynamique médiatique ». Des « facteurs de tension » appelant « une vigilance accrue ».
L’enquête a été effectuée par Émilie Rosso (France 3) et Nicolas Cossic (Disclose)
Analyses réalisées en collaboration avec le Pr Sébastien Sauvé, université de Montréal
À retenir
- Des sols agricoles contaminés entre 131 et 457 µg/kg de PFAS — 20 à 200 fois les taux jamais mesurés en France.
- Des betteraves avec du PFOA 240 fois au-dessus du seuil européen.
- Trois rivières dépassant la norme d’eau potable ; tous les poissons de la Bar jugés non conformes.
- Des habitants avec des taux sanguins jusqu’à 59 fois la moyenne nationale.
- Aucune étude épidémiologique publique lancée à ce jour.
Méthodologie
44 prélèvements ont été collectés à l’été 2025 dans les Ardennes et la Meuse (terres agricoles, cours d’eau, puits privés) et analysés par le laboratoire du professeur Sébastien Sauvé (université de Montréal, Canada). Les documents préfectoraux ont été obtenus via la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA). Les analyses sanguines ont été partagées volontairement par les habitants, réalisées en laboratoire privé.