Edition du mardi 19 juin 2018

Le plomb causerait 412 000 morts par an aux États-Unis, et en France ?

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Les canalisations en plomb des maisons ou immeubles anciens sont une des sources de contamination possibles, à travers l’eau du robinet.
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Philippe Glorennec, École des hautes études en santé publique (EHESP) – USPC

Une étude scientifique vient de réévaluer à la hausse, et de façon spectaculaire, les effets de l’exposition au plomb sur la santé. Cet élément chimique, très présent dans notre environnement, peut être ingéré ou respiré. Il serait responsable d’une part plus importante que prévu de la mortalité aux États-Unis, notamment pour cause de maladies du cœur et des artères. Le chiffre avancé par les chercheurs est de 412 000 morts chaque année.

On peut se demander si les conclusions de cette étude, dont la méthodologie est solide, concernent également la France. Car dans les deux pays, les individus ont été confrontés à des sources d’exposition comparables, essentiellement de l’air contaminé par le plomb contenu dans l’essence des voitures et rejeté par les pots d’échappement – désormais interdit.

Aujourd’hui, d’autres sources d’exposition demeurent et suscitent des interrogations. Doit-on prendre des mesures supplémentaires de prévention ? Que peuvent faire les citoyens pour se protéger au mieux du plomb dans leur quotidien ?

Un composé encore très présent dans l’environnement

Le Haut Conseil de la Santé publique a justement mis à jour, en novembre 2017, le guide de dépistage et prise en charge des expositions au plomb chez l’enfant mineur et la femme enceinte. On y trouve un récapitulatif des sources d’exposition. Parmi celles-ci, les anciennes peintures au plomb (à la céruse) ou encore la récupération des vieux métaux sont à l’origine d’intoxications sévères qu’on appelle le saturnisme. Elles sont heureusement devenues plus rares.

D’autres sources occasionnent des concentrations de plomb dans le sang, ou plombémies, en principe plus faibles. Celles-ci ont malgré tout des effets sur la santé. Une étude a été menée récemment en France dans le cadre du programme de recherche Plomb-Habitat. Elle a mis en évidence le rôle des poussières contenant du plomb dans le logement et de l’eau du robinet (quand les tuyaux ou les soudures sont en plomb) sur les plombémies mesurées chez les enfants.

Ces sources dites environnementales s’ajoutent à l’exposition par les aliments, liée à la présence naturelle de ce métal lourd dans les sols. L’exposition alimentaire est mineure, comparée à l’exposition environnementale, que ce soit en France ou aux États-Unis. Nous excluons, dans notre analyse, l’exposition dans le cadre professionnel.

Une étude fondée sur le suivi de plus de 14 000 Américains

Ces différentes sources d’exposition auraient donc des effets bien plus importants, du moins aux États-Unis, qu’on le pensait. L’étude parue le 12 mars dans la prestigieuse revue The Lancet Public Health a été menée par le professeur Bruce Lanphear, auteur sur The Conversation, et ses collègues. Elle est fondée sur un suivi, de 1988 à 2011, de plus de 14 000 personnes constituant un échantillon représentatif de la population adulte américaine. L’exposition au plomb a été évaluée par leur plombémie.

Cette étude est méthodologiquement solide, du fait de la qualité des données collectées par les chercheurs et de la rigueur de leur exploitation. Elle comporte cependant certaines limites. Il existe en particulier la possibilité qu’un facteur non repéré soit la véritable cause des décès observés – une confusion ne pouvant être exclue formellement dans aucune étude épidémiologique. Les auteurs soulignent cependant que plus la plombémie augmente, plus la mortalité augmente, comme le montre un graphique de l’article – une constatation qui n’est pas en faveur d’une telle confusion.

En plus de la robustesse de l’étude, il existe des arguments à l’appui d’une relation de cause à effet, fondés sur des mécanismes plausibles de toxicité du plomb pour l’organisme. À titre d’exemple, on sait que le plomb favorise l’hypertension.

Ces différents éléments ont permis aux auteurs de livrer leurs conclusions sous la forme de proportion des décès attribuables à l’exposition au plomb. Elle est de 18 % pour la mortalité totale, soit 412 000 décès par an aux États-Unis. L’exposition au plomb serait en cause dans 29 % des cas de décès par maladies cardio-vasculaires, soit 256 000 décès par an.

Si ces chiffres sont impressionnants, ils ne sont qu’une demi-surprise pour les spécialistes. En effet, au fil des années, les chercheurs se sont intéressés aux doses de plomb de plus en plus faibles. Et ont mis en évidence des implications pour la santé d’une partie de plus en plus importante de la population.

Du plomb aux conséquences durables, même aux faibles doses

Avant l’étude du Lancet Public Health, le seuil de toxicité connu pour ses effets cardio-vasculaires était relativement élevé (50µg/L ou microgramme par litre). Cette étude a mis en évidence les mêmes effets avec une plombémie plus faible (10µg/L). À noter que la toxicité de plus faibles plombémies était déjà établie pour le développement du cerveau et du système nerveux central de l’enfant.

Avec ce seuil abaissé, on inclut dans le calcul du risque attribuable au plomb une plus grande part de la population, au point que cette part représente désormais la majorité de la population.

Dans l’étude américaine, les sujets (âgés de 20 ans et plus) ont été enrôlés de 1988 à 1994. Il s’agit donc de personnes qui ont ou auraient eu cinquante ans et plus aujourd’hui. Leurs plombémies étaient plus importantes que celles constatées dans les générations suivantes car dans leur enfance, ces personnes ont respiré un air beaucoup plus concentré en plomb. En effet, les carburants automobiles en contenaient encore aux États-Unis jusqu’en 1975, année de leur interdiction. En France, la teneur autorisée en plomb dans l’essence a diminué à partir des années 1990. Puis ce métal lourd a été interdit en 2000. Pour autant, les plombémies observées chez les personnes nées après cette interdiction ne sont pas tombées à zéro, en raison des autres sources d’exposition, et le risque pour la santé n’a donc pas disparu.

La Renault 16, l’une des voitures courantes en France dans les années 1970. À cette époque, les gaz d’échappement étaient une source majeure d’exposition au plomb, présent dans l’essence.
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Il y a mieux à faire, en matière de santé publique, que d’attendre de voir des personnes exposées déclarer des maladies et en décéder, comme dans cette étude. Ses résultats, frappants, viennent ainsi souligner la nécessité d’adopter au niveau mondial un processus d’autorisation sur le marché des substances chimiques, fondé sur l’analyse de leurs effets en amont de leur utilisation. L’Europe s’est par exemple dotée d’un tel règlement, REACH.

Et en France ?

L’étude américaine met donc en lumière un « nouveau » facteur de risque majeur dans la mortalité cardio-vasculaire, à côté du tabac ou du manque d’activité physique, entre autres. En France, les maladies cardio-vasculaires représentent 140 000 décès chaque année. On serait tenté de calculer le nombre de décès liés au plomb dans notre pays en y appliquant la proportion calculée aux États-Unis, soit 29 %. Les plombémies observées chez les Français sont proches de celles des Américains, bien qu’un peu plus élevées. Néanmoins, chaque pays a ses propres facteurs de risque pour les maladies cardio-vasculaires, en dehors de celui de l’exposition au plomb, et un tel calcul demanderait des ajustements assez fins. S’il est difficile d’avancer un chiffre précis, les ordres de grandeur restent les mêmes, et les implications pour la santé également.

Cette étude amène à réévaluer à la hausse la contribution du plomb dans le fardeau global des maladies à l’échelle mondiale. Le véritable enjeu, ici, est la généralisation des interdictions d’usage du plomb à travers la planète.

Cette étude doit aussi amener à revoir les stratégies de prévention pour s’intéresser davantage aux personnes exposées à des faibles doses. Jusqu’ici, c’est le saturnisme et ses conséquences délétères, notamment sur le développent intellectuel des enfants, qui frappait les esprits – c’est le cas de le dire ! Or quand un polluant ne présente pas de seuil de toxicité, comme dans le cas du plomb, les dégâts causés sont plus importants, à l’échelle d’une population, pour les expositions à des faibles doses. Tout simplement parce que celles-ci sont bien plus répandues.

Également des effets sur le QI chez les jeunes enfants

L’étude américaine vient souligner combien l’initiative prise en France par le Haut Conseil de Santé publique est légitime. Cet organisme a fixé, dès 2014, un objectif plus ambitieux pour limiter les expositions au plomb. Son ambition est d’obtenir un abaissement de la plombémie moyenne chez les jeunes enfants, de 15 µg/L constaté en 2008-2009 à 12 µg/L. Notons que cette nouvelle plombémie de référence à 12 µg/L correspond malgré tout à la perte d’un point de quotient intellectuel par rapport à une absence d’exposition.

En sus des mesures spécifiques visant les personnes atteintes de saturnisme, la protection de l’ensemble des citoyens repose sur des décisions prises à l’échelle du pays, parmi lesquelles l’interdiction du plomb dans l’essence, les peintures et les canalisations d’eau potable – les anciennes en plomb étant remplacées dans le réseau public. S’y ajoute la réglementation sur les constats de présence de plomb dans les maisons lors des transactions immobilières.

Dans le futur, l’un des leviers importants de prévention serait de diminuer la concentration maximale admissible de plomb dans l’eau du robinet. En effet, toute diminution de l’exposition par l’eau aura un impact bénéfique sur la santé publique, comme l’a montré le groupe de travail réuni par la Commission européenne en 2011.

Attention à… votre plomberie, vos céramiques artisanales et à la poussière

Chacun peut prendre des mesures de prévention en lien avec les sources citées ci-dessus, et notamment en remplaçant les vieilles canalisations en plomb de sa maison ou de son immeuble. Devinette : à votre avis, d’où vient le mot plomberie ?

The ConversationD’autres initiatives individuelles, certaines très simples, peuvent être prises, par exemple ne pas utiliser l’eau chaude pour la cuisine et laisser couler l’eau ayant stagné avant de la boire, deux gestes qui limitent la contamination au plomb mais aussi au cuivre ou aux micro-organismes. On peut aussi réserver à un usage décoratif les vaisselles et poteries en céramique artisanale importées, et évacuer régulièrement la poussière de sa maison, enrichie en plomb par les vieilles peintures mais aussi la terre des sols, surtout près d’anciens sites d’industries polluantes ou de mines.

Philippe Glorennec, Professeur en expologie et évaluation des risques, École des hautes études en santé publique (EHESP) – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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