Edition du lundi 23 avril 2018

L’immersion, outil commun du chercheur, du journaliste et de l’écrivain

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Londres, Whitechapel, 1902. Une photo de Jack London, qui vécut dans les quartiers pauvres pour les besoins de son reportage.
Huntington Library, California

Loïc Ballarini, Université de Lorraine

Atelier de recherche du MJMN, 4/5. Les étudiant·e·s du Master Journalisme et médias numériques (MJMN) de l’Université de Lorraine font la synthèse de leur atelier de recherche 2017-2018, au cours duquel elles et ils ont rencontré des chercheur·e·s travaillant sur les médias – depuis les pratiques professionnelles jusqu’aux thématiques récurrentes dans l’information. Une série réalisée pour The Conversation en partenariat avec le Centre de recherche sur les médiations (Crem). Pour ce quatrième épisode, le texte et la vidéo sont signés Robin Ecœur, Benjamin Jung et Marine Schneider.


Jack London, Gay Talese et Claude Lévi-Strauss ont un point commun. Que ce soit l’écrivain Jack London lorsqu’il écrivait son roman L’Appel du monde sauvage, le journaliste Gay Talese lorsqu’il enquêtait sur la libération sexuelle des Américains pour rédiger La Femme du voisin ou l’anthropologue Claude Lévi-Strauss lorsqu’il étudiait les indiens Caduveo pour l’Université de São Paulo, tous se sont immergés dans leur sujet. Les frontières entre littérature, journalisme et sciences sociales sont parfois assez floues pour que ces disciplines pourtant différentes dans leurs finalités partagent la même boîte à outils. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains passent ces frontières, se retrouvant tantôt écrivain, tantôt journaliste, tantôt sociologue. C’est le cas de Robert Ezra Park, qui exerça le métier de journaliste aux États-Unis avant de devenir un des fondateurs de l’École de Chicago, essentielle dans le développement de la sociologie outre-Atlantique.

Trois finalités, une boîte à outils

C’est cette expérience de journaliste qui amènera Park à concevoir l’apprentissage de la sociologie par la découverte du monde extérieur et l’analyse de celui-ci. Il explique d’ailleurs lui-même qu’il considère le sociologue « comme une sorte de super-reporter » devant

« rendre compte, avec un peu plus de détachement que la moyenne, de ce que [son] ami Ford appelait l’information avec un grand I : ces tendances longues qui traduisent les vraies évolutions, plutôt que les simples remous à la surface des choses. » (Robert Ezra Park, « Le Journaliste et le sociologue », Paris, Seuil, 2008).

Cette volonté d’observation et d’analyse du réel se retrouve dans l’École de Chicago avec l’apparition de ce qui était alors une innovation méthodologique : l’observation participante. Cette idée d’une recherche sur le terrain en sciences sociales, empruntée autant au journalisme qu’à l’ethnographie et à l’anthropologie, devient alors pertinente lors de travaux d’observation au sein de champs (au sens bourdieusien du terme) particuliers et inhabituels, voire étrangers pour le sociologue. Prenons l’exemple du travail de Nels Anderson, ancien étudiant de Park, sur les sans-abri de Chicago (1923). Pour son observation, il devient bohème, dort dehors ou occupe une petite chambre dans un hôtel sans prétention du quartier des hobos, les sans-abri américains qui voyagent de ville en ville.

Face aux étudiants du Master journalisme et médias numériques de Metz, Jacques Walter, professeur en sciences de l’information et de la communication et directeur du Centre de recherche sur les médiations (Crem) de l’Université de Lorraine, explique la pertinence de l’utilisation de cette méthode d’observation universitaire dans le travail journalistique. Il appuie sa démonstration principalement sur deux livres : En Immersion, dirigé par Pierre Ledoux et Érik Neveu (Presses Universitaires de Rennes, 2017), et Le Quai de Ouistreham (Éditions de l’Olivier, 2010), enquête au cours de laquelle la journaliste Florence Aubenas s’est mise dans la peau d’une chercheuse d’emploi sans qualification. Elle a ainsi pratiqué l’observation participante, s’installant à Caen dans un petit appartement et recherchant un emploi pour vivre au plus près de la « crise » et en comprendre ses effets sur le marché du travail et les demandeurs d’emploi.

Vingt ans avant Nels Anderson et 110 ans avant Florence Aubenas, Jack London effaçait déjà les frontières entre journaliste, romancier, et observateur social. En 1897, il partait observer la ruée vers l’or dans le Klondike à bord du SS Umatilla et passait du temps parmi les prospecteurs. De cette observation parmi les chercheurs d’or et les conducteurs de traîneaux à chiens, il tira les romans L’Appel du monde sauvage et Croc-Blanc, ainsi que des nouvelles comme À la santé de l’homme sur la piste.

Son écriture, empreinte d’un regard journalistique quasi-documentaire et scientifique, atteint son apogée en 1903 lorsqu’il publie Le Peuple de l’abîme. La préface de son ouvrage sur les bas-fonds londoniens au début du XXe siècle éclaire sur la démarche d’observation participante, même si elle n’en avait pas le nom, à laquelle London se prête. Il écrit :

« Les expériences relatées dans ce volume remontent à l’été de 1902. Je me suis enfoncé dans les bas-fonds de Londres dans des dispositions d’esprit que je rapprocherais de celles d’un explorateur. J’étais prêt à me laisser convaincre par les preuves que j’aurais sous les yeux, plutôt que par les enseignements de ceux qui n’avaient rien vu ou par les mots de ceux qui avant moi s’étaient rendus sur place et avaient vu. »

L’écrivain revêt alors, en plus de la casquette de journaliste, celle de l’anthropologue observant ceux auxquels il s’intéresse en empruntant leurs usages et en se fondant parmi eux.

The ConversationJournalistes, romanciers, universitaires et chercheurs en sciences sociales partagent cette méthode d’observation participante et contribuent à créer des échanges de pratiques et de visions entre ces disciplines. Jacques Walter rappelle à ce titre qu’avant d’être codifié et enseigné, le journalisme était l’outil d’expression de lettrés, écrivains, avocats ou universitaires qui décrivaient la réalité dans les gazettes, périodiques donnant des nouvelles politiques, littéraires et artistiques. Le journalisme était l’apanage de métiers de plume jusqu’au début du XXe siècle, où l’on voit fleurir les premières écoles de journalisme en France.

Loïc Ballarini, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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