Après la mort tragique de Lyhanna, 11 ans, les deux plus hauts magistrats de France alertent contre une dérive dangereuse : réduire la responsabilité du système judiciaire à des fautes individuelles. Christophe Soulard et Rémy Heitz appellent à une véritable mobilisation globale face à une crise structurelle de la protection de l’enfance qui affecte des centaines de milliers d’enfants chaque année.


Les dysfonctionnements du système judiciaire
La mort de Lyhanna, découverte le 4 juin dans le Gers plusieurs jours après sa disparition, a provoqué une onde de choc nationale. Le suspect principal, Jérôme Barella, n’avait jamais été interpellé ou convoqué malgré plusieurs plaintes et signalements pour des violences sexuelles sur d’autres mineurs. Ce constat accablant a déclenché une avalanche de critiques contre la justice française et suscité des dizaines de manifestations à travers le pays.
Le rapport de l’Inspection générale de la justice et de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale a confirmé les dysfonctionnements majeurs. Lundi, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a prononcé les premières sanctions, notamment contre la substitut du parquet d’Auch chargée de traiter la plainte d’une autre petite fille qui avait dénoncé avoir subi une cinquantaine de viols sans que l’auteur ne soit inquiété. Cette magistrate a également perdu son habilitation à mener des enquêtes concernant les mineurs.
Le piège du bouc émissaire
Face à cette tempête médiatique et politique, Christophe Soulard, premier président de la Cour de cassation, et Rémy Heitz, procureur général, ont publié un communiqué commun pour alerter contre une tendance dangereuse : celle de réduire une crise systémique à des fautes individuelles. Les magistrats dénoncent « la mécanique du bouc émissaire » qui consiste à sanctionner des acteurs isolés sans interroger les problèmes structurels plus profonds.
« Les carences de notre pays dans la protection de l’enfance sont structurelles et systémiques. Questionner la responsabilité de tel magistrat ou de tel enquêteur ne doit pas constituer une stratégie permettant d’éviter la confrontation au miroir que la société civile nous tend », écrivent-ils. Cette mise en garde souligne une réalité souvent ignorée : les responsabilités individuelle et collective « ne s’excluent pas l’une l’autre ; elles coexistent ».
160 000 enfants victimes chaque année
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles (CIIVISE), environ 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. Cette statistique alarmante révèle l’ampleur de la crise face à laquelle les magistrats se sentent impuissants à cause de moyens insuffisants et de pratiques obsolètes.
Les deux plus hauts magistrats reconnaissent que « la justice a connu un investissement inédit, dans un contexte budgétaire contraint » ces dernières années. Cependant, le financement reste problématique : les pays européens consacrent en moyenne 85 euros par habitant et par an à leur justice, contre seulement 77 euros pour la France. Cette sous-dotation relative impacte directement la capacité du système à traiter les dossiers de maltraitance et d’abus sexuels.
Repenser les pratiques judiciaires
Les magistrats insistent sur le fait que « les moyens ne font pas tout ». Cette affirmation ouvre un débat plus profond sur la manière dont la justice française aborde les questions de protection de l’enfance. MM. Soulard et Heitz lancent un appel à l’introspection collective : « Nous, magistrats, devons interroger nos propres pratiques, nos habitudes, nos atavismes peut-être. Avons-nous vraiment pris la mesure de ce que nos concitoyens attendent en matière de protection de l’enfance ? Recueillons-nous la parole de l’enfant comme nous le devrions ? »
Ces questions, embarrassantes pour l’institution judiciaire, mettent en lumière une problématique plus vaste : les enfants victimes ne sont souvent pas entendus convenablement, leurs témoignages ne sont pas traités avec le sérieux qu’ils méritent, et les signalements restent bloqués dans les rouages administratifs.
Vers un plan Marshall de la protection de l’enfance
Pour répondre à cette urgence, les magistrats français plaident pour une mobilisation sans précédent. Ils estiment « nécessaire de mettre en œuvre un véritable plan Marshall de la protection de l’enfance, soit une mobilisation totale, globale et inscrite dans la durée ». Cette expression, chargée d’historique et symbolique, traduit l’ampleur du chantier à entreprendre.
Un tel plan impliquerait une refonte complète du système : augmentation significative des ressources, formation renforcée des magistrats et enquêteurs, amélioration des protocoles de signalement, meilleure coordination entre les différentes administrations, écoute systématique de l’enfant, et mise en place de mécanismes de suivi plus rigoureux des agresseurs potentiels.
L’affaire Lyhanna ne doit pas se réduire à la sanction d’une ou plusieurs magistrates. Elle doit servir de catalyseur pour une transformation complète de la manière dont la France protège ses enfants face à la criminalité sexuelle et aux maltraitances. C’est ce message que les deux plus hauts magistrats tentent de faire passer, en refusant de laisser le système judiciaire se dédouaner en épinglant quelques responsables, tandis que la machine systémique continue de tourner.
Affaire Lyhanna : les deux plus hauts magistrats de France dénoncent « la mécanique du bouc émissaire » face à une « crise systémique » https://t.co/3ozFAVyJbd
— franceinfo (@franceinfo) June 25, 2026
Pour le syndicat (de gauche même d’extrême gauche) le rapport sur les fautes dans l’affaire Lyhanna ne vaut rien.
La magistrature aurait bien fait son travail, les sanctions que prend le gouvernement sont injustifiées.
En gros passez votre chemin… pic.twitter.com/wlCHlup5Eh
— 🍓Sined Warrior🐭🍓 (@SinedWarrior) June 25, 2026
Quand le procureur antidrogue est drogué jusqu’aux yeux et deale avec son dealer, le CSM répond : circulez, il n’y a rien à voir.https://t.co/rkDaxrvHO3 pic.twitter.com/m9I5xpiZKw
— ☀️🌻Annac&toujoursmoi🌻☀️ ☦️ 1/2 (@Anna_C_moi) June 23, 2026
Les deux plus hauts magistrats de France ont averti jeudi contre «la mécanique du bouc émissaire» mise en place dans l’affaire du meurtre de Lyhanna
➡️ https://t.co/1WoYaWhViQ pic.twitter.com/Gjw4pgqnuJ— Le Parisien (@le_Parisien) June 25, 2026