Nous publions régulièrement, sous la plume de Gilles Voydeville, l’excellente correspondance entre deux planètes, Gaïa, notre Terre et Aurore Kepler 452 b dans la constellation du Cygne. Aujourd’hui, Aurore s’inquiète des guerres sur Terre et annonce « la fin de l’Empire Américain par l’usage immodéré de la force. »

Par Gilles Voydeville
Mois des huitres grasses sur Kepler
Mois de juillet sur Gaïa
Ma chère Gaïa,
Détentrice de la vie
Que nenni, tu n’abandonneras jamais, dirais-je pour que tu ne te laisses pas submerger par le désespoir des faibles. Car ton rôle est passionnant, ton action discrète mais indispensable au salut de la vie. Ton cœur bât pour les plus menacés et tu es la conscience de ton monde. Le chaos menacera toujours. L’ordre est un fruit dont le nectar se déguste longtemps après en avoir semé la graine, facilité l’éclosion, protégé la maturation et ce par une lutte sans merci contre ses prédateurs. Ta passion pour la justesse, la justice te permet d’ordonner ces bienfaits et le respect. Cet ordre t’est nécessaire pour éviter ces extinctions qui certes te reposent dans une léthargie comateuse qui a le charme du rêve, mais présentent un danger d’irréversibilité. L’apparition de la vie que nous partageons toi et moi est si improbable et miraculeuse qu’il serait regrettable de priver notre Univers de ton immense expérience. Bref, ne laisse pas tomber ce combat car tu luttes pour préserver quelque chose qui te dépasse, sans savoir ni pourquoi ni par quel hasard ou volonté tu en es arrivée là.
Persévère au nom de la vie sans en connaître le sens. As-tu été choisie par un tourbillon cosmique, une puissance céleste ou notre hellène parenté pour perpétuer ce grouillement souvent fatiguant mais que je trouve pour ma part tout à fait distrayant. Il faut dire que mes petits Ovoïdes sont moins remuants que tes Charmants et que l’ordre du jour est moins compliqué à traiter avec des pays qui ne se confrontent pas au nom des peuples. Ici il n’y a qu’une espèce dominant le règne animal, celle des Ovoïdes qui ne se divisent ni ne se rassemblent en peuples. Je confirme ton théorème sur l’origine des guerres puisqu’il n’y a que très peu de conflits sur mon globe.
Les Guerres
Dans ta dernière missive, tu ne me parles plus de tes conflits et pourtant je sais qu’ils font rage et menacent d’embraser ta planète. Ta lune m’a dit que ton bison américain était toujours aussi impétueux et changeant qu’un bisonneau de six mois et qu’au gré de ses piétinements coléreux et autres foucades, pleuvaient les bombes ou les dollars.
Ma chère Gaïa je voulais te rappeler au passage que tu ne peux que remercier l’oncle Xi de tant de tempérance. Car devant la fébrilité et la dispersion américaines, il eut été tentant pour lui d’engager un front contre Taïwan. Mais ce dirigeant a sans aucun doute lu le grand stratège Sun Tsu qui préconise d’épuiser d’abord les ressources de la diplomatie puis de l’intimidation et de la menace avant d’engager les souffrances et la perte des vies. Ton Orient fait preuve de plus de maturité que ton Occident pour gérer son hégémonie. Mais je crains que d’ici trois ou quatre lunes l’oncle matois n’ait fait son deuil du pacifisme armé et ne choisisse la force. Car si tu regardes bien dans ton désert de Gobi, tu verras en taille réelle des reproductions des ports japonais et des maquettes de navires américains.
On ne reconstruit pas les sites et les vaisseaux de son ennemi pour s’agenouiller devant et les vénérer comme des lieux saints ou des idoles…
La décadence
Je pense surtout que la fin de l’Empire Américain est annoncée par l’usage immodéré de la force : sans raison, sans réflexion et sans projet. Élire au poste le plus important un animal caractériel et inconséquent, traduit une déliquescence de la moralité de la majorité des citoyens américains. La démocratie, si elle n’est pas tempérée par des instances responsables, exposera toujours à l’appétit insatiable de tes petits Charmants. Car les bonimenteurs professionnels, les rois de la téléréalité, les sophistes, les démagogues, les menteurs auront toujours plus de savoir faire que les justes dont le métier n’est ni de paraître ni de convaincre, mais de dire ce qu’ils savent sans les artifices de la communication qu’ils négligent imprudemment car ils la considèrent trompeuse et forcément impure. C’est l’une des faiblesses des scientifiques, des philosophes, des historiens que de ne pas vouloir briller. Ce dédain pour le paraître cache aussi une haute opinion d’eux-mêmes qui n’aurait pas besoin des artifices de la publicité pour être reconnue. Cela vient aussi de leur modestie liée à la connaissance de leurs limites. Mais au final c’est une erreur de ne pas savoir convaincre le peuple qui se fourvoie avec des gredins sans foi ni loi. Il faudrait que tu trouvasses le moyen de donner à tes savants le brio qui pourrait t’épargner bien des déboires et leur attribuer constitutionnellement une part du pouvoir du peuple. Ceci éviterait certains errements de gouvernance.
Rappelle-toi ma chère Gaïa que le Sénat romain a élu empereur Héliogabale (218-222), un adolescent syrien de 14 ans grand prêtre du dieu solaire homonyme, sans comprendre que ce choix flairait la décadence et annonçait la fin de l’empire. Le cerveau charmant utilise-t-il les mêmes récepteurs dans son hémisphère préféré pour aduler les dieux ou les télé-bonimenteurs ? C’est une question qu’il faudrait poser aux écrits de Marshal Mc Luan.
La décadence est sournoise. Personne ne la sent venir.
Elle marche à pas de loup dans la pénombre de l’histoire. Elle rôde autour des ambitieux et leur tresse des couronnes de lauriers beaucoup trop grandes pour leurs têtes, qui ne peuvent la retenir et la laissent choir sur le sol où leurs pieds indélicats la piétinent. Quand elle surgit, elle emporte les empires, les disloque et les morcelle sans retour. Elle fait suite à la brutalité qui s’est installée au plus haut de ces fragiles états, celle-là même qui fait perdre au pouvoir l’attrait qui fidélise les foules : la protection de chaque citoyen.
Bref, il n’y a plus qu’à souhaiter que l’IA avec Chat GPT et ses sœurs siamoises soit plus clairvoyante que les hommes politiques américains et qu’elle finisse par leur faire prendre de bonnes décisions avant qu’ils ne précipitent le chaos.

Le rêve
Ma très chère Gaïa, alors que je somnolais entre deux révolutions, j’ai fait un rêve étrange et dérangeant.
Dans le lointain au bord d’une rivière, je distinguais un vieil homme. Il pêchait à l’ombre d’un saule. Sa peau était ridée et ses habits usés par le temps. Son regard était vide comme s’il ne voulait plus penser à rien.
De la dune, je vis s’approcher une femme. Son pas était las. Ses habits étaient ceux d’une femme du désert avec de longs voiles ceignant son front. Elle portait au flanc une calebasse mais apercevant le vieillard, elle s’arrêta.
« Approche-toi, lui dit-il, et ne me crains pas. Je suis trop vieux pour te désirer et l’eau de la rivière appartient à chacun. »
Elle s’avança alors pour étancher sa soif. Le flot qui chantait lui délia la langue.
- Je vois que tu es sage, lui dit -elle.
- À quoi vois-tu cela ?
- Tu attends calmement comme quand on n’attend plus rien de la vie.
- Peut-être ! Mais toi qui est jeune et belle, comment peux-tu parler ainsi ?
- J’ai trop vu de misère et perdu tant des miens que mes larmes ne coulent même plus sur mes joues ravinées par le sel.
- Les tiens sont-ils en guerre ?
- Ils le sont.
- As-tu perdu ta famille, tes amis ?
- J’ai perdu ma famille, des amis de mon peuple mais aussi des amis que j’avais dans le peuple ennemi.
- Alors pourquoi cette guerre si l’amitié les traversait ?
- Par le maléfice chthonien
- Qu’est-ce donc ?
- Un démon qui s’empare des hommes pour posséder la terre alors qu’elle n’appartient qu’à l’Univers
- Certes, mais que faire pour les en empêcher
- Ah ! celui qui a la réponse ne doit pas être né.
- Tu dis vrai. Mais encore ?
- Je pense qu’il ne faut pas vénérer les peuples mais les hommes. Les peuples veulent des terres et font la guerre. Je suis palestinienne mais je finirai par haïr ma Palestine. J’ai aimé presque chaque Juif que j’ai connu mais je hais Israël.
Après elle s’éloigna en laissant quelques pas sur le sable qui lui dessinèrent un éphémère sillage. Je m’éveillai triste et pensive.
Voilà ma chère Gaïa mon dernier rêve. Je me désole pour tous ces êtres qui se font peuples et deviennent ennemis pour posséder cette terre qui n’appartient qu’à toi. Tu finiras par tous les ensevelir en ton sein généreux, un peu trop tôt pour les plus belliqueux. Ils nourriront des vers et des asticots qui eux-mêmes participeront au grand cycle de ta vie. Mais ces choses-là leur échappent…
Je t’enlace, je t’embrasse, j’invoque nos éléments, notre parenté, nos mythes et nos croyances pour que cessent tes souffrances dont l’origine est si ancienne qu’elle risque de perdurer à moins qu’une intelligence supérieure ne prenne le contrôle de tout cela pour apaiser les parties. Mais pour le moment cette intelligence sert chacune ce qui aggrave les dégâts…
Ton Aurore