L’Autriche dans la tourmente de « l’affaire Ibiza »

Heinz-Christian Strache (Flickr.com)
Heinz-Christian Strache (Flickr.com)

Benjamin Rojtman-Guiraud, Université de Lorraine

C’est une vidéo qui a mis le feu aux poudres au sein du parti d’extrême droite autrichien le FPÖ, présidé par Heinz-Christian Strache. « L’affaire Ibiza », comme la nomment de nombreux médias, a débuté vendredi soir 17 mai, quand les journaux allemands, le Süddeutsche Zeitung et Der Spiegel, ont diffusé une vidéo tournée en caméra cachée, il y a un peu plus de deux ans.

On y voit le patron du FPÖ proposant à une femme – laquelle se présente comme étant la nièce d’un grand oligarque russe – de financer le FPÖ d’une manière occulte et de racheter un grand média autrichien, le Kronen Zeitung. Le but de cette opération à l’époque était clair : propulser Strache au pouvoir.

La vidéo à été tourné à Ibiza en 2017, on y voit le leader de la FPÖ Strache et son collègue Gudenus avec une prétendue nièce d’un oligarque russe.

Heinz-Christian Strache, l’homme du scandale

Mais qui est Heinz-Christian Strache, l’homme qui se trouve dans la tourmente et qui a été contraint de quitter ses fonctions de vice- chancelier ?

Quelques éléments biographiques permettent de mieux cerner une personnalité complexe. Durant son enfance, Heinz-Christian Strache a été éduqué en internat. C’est à cette époque qu’il va commencer à s’intéresser à la politique. Dès l’âge de quinze ans, il assiste à des réunions d’extrême droite.

C’est à peu près au même âge qu’il fréquente les « Wiking-Jugend » (WJ), (les Jeunesses Wiking), une organisation néonazie. Plusieurs photos seront publiées de ces réunions, au début des années 2000, simultanément avec le début de son ascension politique en Autriche. Elles le montrent en train de faire des signes et gestes nazis. Tout comme Jörg Haider, Heinz-Christian Strache a voulu réhabiliter les soldats nazis. En novembre 1989, il était même allé jusqu’à rencontrer le révisionniste britannique, David Irving, à l’occasion d’une conférence que ce dernier donnait à Vienne.

Confronté aux photos publiées par la presse au début des années 2000, il affirme avoir été « là juste pour écouter » et récuse « toute forme d’adhésion idéologique ».

Toujours dans les années 1990, Strache assiste à une réunion politique à laquelle participent également Horst Rosenkranz et Gerd Honsik, deux personnalités de l’extrême droite se revendiquant du néonazisme.

En Autriche, la coalition vole en éclats

La vidéo incriminée a eu pour conséquence de fragiliser l’actuelle coalition gouvernementale ÖVP/FPÖ, dirigée par le jeune chancelier Sebastian Kurz. À l’extérieur, les réactions, aussi bien au niveau national qu’européen, ne se sont pas faites attendre.

Le président autrichien Alexander Van der Bellen a convoqué des élections anticipées pour septembre prochain, insistant sur le fait qu’il fallait redonner confiance au plus vite dans la classe politique autrichienne et montrer une image digne au niveau européen.

Sebastian Kurz, chancelier autrichien et chef du parti conservateur autrichien l’ÖVP, a mis fin à la coalition gouvernementale, qui n’aura donc duré que dix-huit mois. Dès le lendemain de la diffusion de la vidéo, le chancelier Kurz déclarait que, dans ces conditions, « il était (lui) impossible de rester au pouvoir ».

En outre, le jeune chef du gouvernement a dénoncé le refus du FPÖ de changer de stratégie politique et regrettait publiquement les attaques incessantes d’Heinz-Christian Strache à l’encontre de la démocratie et des médias, mettant à mal l’image de l’Autriche au niveau international.

Coup dur pour les nationalistes européens

À l’étranger, le chancelier autrichien a obtenu un soutien de marque, en provenance d’Allemagne. À Berlin, c’est la présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, qui a tenu à apporter son appui au chancelier Kurz, suite à sa décision de rompre la coalition. La dauphine désignée d’Angela Merkel a ainsi affirmé :

« Strache montre que les populistes d’extrême droite ne s’intéressent qu’à eux et pas à leur pays, à l’Europe ou au futur. »

En France, la présidente du Rassemblement national s’est, quant à elle, interrogée sur le timing des révélations fournies par cette vidéo à seulement quelques jours du scrutin européen. Marine Le Pen a, par ailleurs, a insisté sur le fait que le FPÖ restait un grand parti avec pas moins de 25 % des suffrages obtenus aux dernières élections.

De fait, le FPÖ est l’un des partis d’extrême droite les plus influents au niveau européen et le seul à avoir atteint un tel degré de responsabilité en Autriche, se voyant confié la vice-chancellerie et deux ministères régaliens.

Mais pour les leaders d’extrême droite au niveau européen, c’est un vrai coup dur à quelques jours des élections.

La démission d’Heinz-Christian Strache est intervenue le samedi 18 mai, jour où 12 partis d’extrême droite s’étaient donné rendez-vous à Milan pour un grand meeting autour de Matteo Salvini et de Marine Le Pen.

Le FPÖ, une quête de respectabilité compromise

Cette affaire pointe du doigt les relations troubles entre le FPÖ et la Russie, et plus généralement entre les partis d’extrême droite et la Russie. Certains journalistes vont jusqu’à considérer les partis d’extrême droite comme des « chevaux de Troie » envoyés par Poutine pour faire de l’ingérence au sein des instances européennes.

Peu avant les législatives de 2017, le FPÖ avait ainsi signé un accord de coopération avec Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine. Ces liens obscurs avec la Russie n’ont cessé de faire l’objet de rumeurs et de polémiques dans de multiples médias autrichiens.

Le FPÖ qui, depuis des années, gagne en respectabilité auprès de l’opinion publique locale à travers des résultats électoraux convaincants, pourra-t-il se remettre de cette affaire, à la veille des élections européennes et à quelques mois des élections législatives anticipées ? Le scandale « Ibiza » pourrait bien, en tout cas, sonner le glas de la carrière politique d’Heinz-Christian Strache.The Conversation

Benjamin Rojtman-Guiraud, Doctorant en Sciences politiques, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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