Edition du samedi 16 décembre 2017

« Les Gardiennes » de la ferme

Xavier Beauvois signe un beau film de guerre sans la guerre, évoquant le sort des femmes de la campagne pendant 14-18.

A lire également, une interview de Nathalie Baye.

1915, une femme peine derrière la charrue, tirée par un cheval. Moins d’un an auparavant, les hommes trinquaient à la victoire : « On les aura ! », disaient-ils, avant de partir à la guerre, s’imaginant en revenir bien vite. Les écoliers apprenaient par cœur une rengaine anti-boches, la chantaient à leur instituteur avant qu’il ne retourne au front. « Soyez forts », dit-il à sa famille, en repartant dans la brume du petit matin, quittant, peut-être pour toujours, la ferme où les femmes restent seules.

Elles sont « Les Gardiennes », titre du film de Xavier Beauvois (sortie le 6 décembre), adapté d’un roman d’Ernest Pérochon, conseillé au cinéaste par la productrice Sylvie Pialat. Alors que la plupart des hommes sont à la guerre, partis s’y faire massacrer, les femmes, épouses, mères, filles, mènent leur propre combat, le travail de la terre, faucher, labourer, semer, enfourcher le fumier, traire les vaches, ramasser les pommes de terre, nourrir les animaux, faire la moisson, le jardin…

Silence et labeur quotidien

Avec « Des hommes et des dieux », autre film de Xavier Beauvois, « Les Gardiennes » ont en commun de raconter le labeur quotidien, et le silence, d’une communauté isolée. Il y a aussi dans ce film une curiosité et une révélation. La curiosité : qu’une mère et sa fille soient jouées par deux actrices, mère et fille, Nathalie Baye et Laura Smet. La révélation : la jeune Iris Bry, éclatante dans son tout premier rôle, celui de Francine, fille de l’assistance embauchée pour les travaux de la ferme par Hortense (Nathalie Baye), dont les deux fils et le gendre sont au front.

Francine est une brave fille, gentille, aimable, mais surtout « apte au travail de force », le commis le plus efficace du pays. « Elle vaut bien des hommes », constate Hortense. Jolie rousse de 22 ans, Iris Bry attire la lumière à elle, a une vraie présence à l’écran. « C’était une évidence », dit Beauvois, lorsqu’il a vu les essais de la demoiselle castée dans la rue, à la sortie d’une librairie ; elle passait un CAP de libraire, et n’avait jamais envisagée d’être actrice.

« C’est effrayant, mais exaltant aussi, j’aime bien me lancer dans des choses où je ne sais pas ce qui va se passer. C’était tellement improbable, ma première réplique avec Nathalie, le premier jour, c’était une mise en abyme de folie », confie Iris Bry. Son personnage se fait aimer, apprécier de tout le monde, jusqu’à s’amouracher du jeune fils de la famille, lorsqu’il revient en permission. Progressivement, Francine devient le personnage principal de cette histoire, et c’est seule qu’elle va finalement s’émanciper. « Elle est féministe, mais elle ne le sait pas », observe la comédienne.

« C’est tellement plus beau un regard »

Dans son tout premier rôle, la jeune Iris Bry est la révélation du film.

Dans son tout premier rôle, la jeune Iris Bry est la révélation du film.

« Les Gardiennes » est un beau film qui s’écoule doucement, sa lenteur allant avec la longueur de cette guerre qui semble ne jamais finir. C’est un drame rural sur la détresse de l’arrière, l’attente, le manque d’hommes, la peur. Un film de guerre sans la guerre, essentiellement tourné dans la ferme et ses environs, concentré sur le travail de la terre. « C’est la terre qui engloutit les hommes et en même temps les nourrit », remarque Xavier Beauvois. La nature y est magnifiée par l’image très esthétique de Caroline Champetier (directrice de la photo), inspirée des tableaux de Millet, Courbet, Degas… « On a fait attention à ne pas faire le Musée d’Orsay », précise le cinéaste.

Et puis, il y a ces silences, qui parfois en disent long. « Les Poilus ne parlaient pas, ils ne voulaient pas faire flipper leurs familles. J’ai coupé plein de dialogues, c’est tellement plus beau un regard », assure Xavier Beauvois, à son aise avec les taiseux de la campagne. Si son film commence avec des cadavres, il se termine en chanson, dans un bal musette en 1920, « La chanson des blés d’or », avec la jolie voix et le sourire d’Iris Bry.

Patrick TARDIT

« Les Gardiennes », un film de Xavier Beauvois, avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry (sortie le 6 décembre).

Nathalie Baye : « Je déteste me voir »

Nathalie Baye et Laura Smet : "On a beaucoup de plaisir à jouer ensemble".

Nathalie Baye et Laura Smet : “On a beaucoup de plaisir à jouer ensemble”.

Les travaux de la ferme, la charrue, la calèche, les animaux… Ce fut un film très physique ?

Nathalie Baye : J’ai beaucoup pensé à ces femmes, le soir j’étais fourbue, le plus dur c’est le labourage, je suis tombée bien des fois, d’ailleurs dans la scène du film je suis réellement tombée et Beauvois n’a pas coupé. On a tourné à la lisière de la Creuse, la Haute-Vienne et de l’Indre, j’ai eu une maison pendant trente-cinq ans en Creuse, donc je connaissais bien cette région, c’était dans un endroit terriblement sauvage, un tout petit hameau, il y avait six maisons, c’était tous des paysans. Je savais traire, en revanche, mais j’ai tout appris, la calèche, le labourage, faucher à la petite serpe…

Avec Le retour de Martin Guerre, c’est un de vos rares rôles en costumes…

C’était le Moyen-Âge, Martin Guerre ; les deux parallélismes, c’est le poids des costumes et le tournage en vase clos dans un endroit sauvage. Pour Martin Guerre, nous étions dans un tout petit village de l’Ariège, dans la région de Toulouse, et là nous étions dans une ferme, le lieu était très fort, très porteur. Le poids des costumes, ça aide beaucoup, il fallait trouver quelque chose qui convienne à Xavier Beauvois et qui me convienne aussi, dans lequel je me sente bien, à l’aise, on a trouvé assez vite, mais ça aide considérablement.

Cette femme que vous jouez est parfois dure…

C’est une gardienne, elle est là pour garder le territoire, pour garder le domaine, pour défendre son monde, c’est son devoir, c’est comme ça. Non seulement la vie est dure, âpre, physiquement épuisante, mais elle a toute la journée la peur au ventre, parce qu’elle a deux fils et son gendre à la guerre.

« J’aime beaucoup jouer avec Laura »

Vous trouvez que « Les Gardiennes » est un film féministe ?

Je n’en sais rien, je ne me suis pas posée la question, un film qui défend le féminin oui, mais féministe… Pendant la guerre de 14, dans les usines les femmes remplaçaient les hommes, elles faisaient un boulot de dingue, et puis dans les campagnes elles tenaient les fermes, elles ont fait un boulot extraordinaire, elles ont montré une force et un courage tout à fait étonnants. Et quand les hommes sont revenus, ils ont repris leur place et les femmes sont reparties dans l’ombre.

Est-ce que votre rapport mère-fille avec Laura a influé votre manière de jouer ?

Beauvois est très à l’affut de la vérité, il n’aime pas ce qui est tricherie, bidouillage, il a raison lorsqu’il nous dit : Vous n’avez pas à jouer le fait d’être mère et fille, vous l’êtes. En tout cas, on a beaucoup de plaisir à jouer ensemble, on l’avait fait dans « Dix pour cent », mais c’est bien de se retrouver dans un truc plus complexe, où il y a des scènes de tension. J’aime beaucoup jouer avec Laura, c’est une bonne actrice. J’ai un assez grand pouvoir de concentration et elle aussi, on rigole beaucoup, mais au moment de tourner, elle est comme moi, très concentrée. C’est ma fille, et je vois qu’elle aime ça et qu’elle est très investie, elle ne fait pas ça par-dessus la jambe.

C’est compliqué de se voir vieillir pour un tel rôle ?

Ce n’est pas compliqué, il faut faire attention. Le danger, c’est qu’il faut que l’être soit le même que le paraître ; à partir du moment où j’ai eu le paraître, il fallait que je trouve l’être, la manière de marcher, de bouger, après il faut que ce soit crédible. Je déteste me voir, je ne vois bien un film dans lequel je joue que dix ans après, on est plus détaché, il y a moins d’affect. Je ne regarde pas un film pour moi, je le regarde pour le film, parce que ça me rappelle des souvenirs, des choses que j’avais oubliées.

« Tourner pour Beauvois c’est un plaisir »

Il arrive que le film soit différent de ce que vous aviez imaginé pendant le tournage ?

Avec certains réalisateurs, Xavier Dolan par exemple. Son cinéma est tellement particulier, il y a des tas de choses qu’il fait au montage, je vois un autre film. Mais moi j’aime bien, je ne suis qu’une interprète, c’est le film d’un réalisateur et j’ai la chance de choisir ce que je fais et les réalisateurs avec lesquels je tourne, tourner pour Beauvois ou pour Dolan c’est un plaisir.

Nathalie Baye et Xavier Beauvois : "Je lui fais une confiance totale", dit l'actrice.

Nathalie Baye et Xavier Beauvois : “Je lui fais une confiance totale”, dit l’actrice.

Cela aide de bien se connaître ?

C’est le troisième film avec Beauvois, après  « Selon Matthieu » et « Le petit lieutenant ». Il y a une confiance, une complémentarité, une complicité, je pige vite ce qu’il veut, je le connais bien, je le respecte complètement et je lui fais une totale confiance. Il y a des réalisateurs qui sont de très bons techniciens, et il y en a qui ont la dimension artistique qui survole le tout, Beauvois en fait partie, quand il a tourné ce film il était très inspiré.

Vous avez le sentiment que ce rôle est important dans votre carrière ?

Je ne pense pas comme ça en choisissant un film. Il y a trois films : quand on dit oui pour un projet, on imagine un film, quand on le tourne on en imagine un autre, et quand on le voit c’en est un troisième. Je choisis de tourner avec Beauvois parce que nos films précédents sont des films qui comptent dans ma vie, et celui-ci en fera aussi partie, parce que j’ai aimé le faire, on a été très heureux sur ce tournage.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

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