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Récit : Le Pont

Souvenirs d’un exilé breton qui se fait appeler Catroy. Il nous rappelle qu’en des temps pas si lointains la Liberté avait un goût d’insouciance pimenté d’un zeste d’humour. Et de shit.

A fond les manettes sur le pont

En ces années 70, temps de parfaite insouciance, mon cerveau tentait de gérer au mieux deux passions a priori contradictoires : la moto et la drague des filles. Je dois avouer que la première contribuait souvent à la réussite de la seconde : les jeunes filles de bonne famille (les autres aussi) n’aimaient alors rien de plus que de s’encanailler avec un rebelle à roulettes au doux parfum d’huile de vidange.

J’avais à l’époque un look d’enfer, aves mes longs cheveux bouclés jusqu’aux épaules (eh non, je n’étais pas chauve), mon pull rayé brun et orange d’échappé du Larzac tricoté par ma mère, et mes pantalons pattes d’èph… Irrésistible !

Bien entendu, certains éléments aussi mineurs qu’extérieurs venaient régulièrement empiéter sur ce temps de délectation personnelle, au point de la réduire comme peau de chagrin, ce qui est proprement scandaleux et contraire au principe de Liberté pourtant affiché par notre Etat républicain.

Sinus et cosinus

Ces contrariétés majeures provenaient d’êtres tout aussi incontournables que nourriciers : les parents, et pouvaient se résumer à une formule détestable mais toujours répétée quelque soit mon aspiration d’évasion du moment : « Passe d’abord ton bac ».

Mais moi, qu’est ce que j’en avais à faire du bac, alors qu’il y avait tant de choses intéressantes à vivre, faire ou voir, jalonnant une route sans fin, bordée de paysages insolents vibrant sous un soleil toujours radieux ?

Qu’en avais-je à faire des intégrales, des sinus et des cosinus, moi qui ne rêvais que de prendre la tangente pour m’évader des interminables cours de mathématiques, de chimie ou de philo ?

Peu m’importait la connaissance des ressources énergétiques de l’URSS (c’est comme cela que s’appelait la Russie), ou des tonnages de blé et de maïs récoltés dans le Middle West américain, quand la vraie question cruciale était: « Comment passer le permis gros cubes sans l’autorisation paternelle ? »

Passe ton bac d’abord … Sinon… Sinon quoi ?

De nombreux copains avaient tourné le dos à ce foutu lycée de bourges, pour un boulot, une copine, un appartement et ils ne semblaient absolument pas regretter ce choix. Pire, il y en avait un qui s’était acheté une 750 Honda « quatre pattes » toute neuve, de cette inimitable couleur vieil or qui me faisait tant envie.
Chaque fin de semaine, il partait en virée avec sa nénette. Ils vivaient des aventures extraordinaires, sans parler de leurs rencontres au gré des bivouacs, et qu’il me contait avec force détails, le salaud, tandis que moi, j’étais limité dans mes déplacements par les consignes parentales et mes finances, exactement proportionnelles à mes résultats scolaires. C’est dire si mon rayon d’action était restreint, aussi bien dans le temps que dans l’espace.

Et puis quoi, on n’avance vraiment pas avec une 125 cm3, même trafiquée, surtout à côté d’un pote qui chevauche gaillardement une 750 cm3, mais qui s’emmerde copieusement à t’attendre à chaque coin de rue. Bref, le monde entier était bien injuste, mais on allait voir ce qu’on allait voir quand je serais célèbre…

C’est cela, en attendant, « passe ton bac d’abord ! »… Désespérant…

Frustré dans mes grandes aspirations légitimes d’espaces et de liberté, j’utilisais une grande partie de mon temps à fomenter des théories qui avaient toutes un point commun : changer la société et, pour bien montrer mon opposition, critiquer et désobéir à tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin à l’Autorité, qu’il convenait, si possible, de ridiculiser.

Dans mon œuvre que je croyais destructrice, je pouvais compter sur une bande de copains très unis, politisés au plus haut point, limite anarchistes (mais bourgeois) et qui partageaient avec moi ce dégoût de l’injustice sociale qui sévissait en France et que Mai 68 avait dénoncée avec force.

Cette contestation avait pour résultat le rejet quasi systématique de tout ce qui nous était proposé, au nom de la société utopique que nous rêvions d’instaurer.

Sous les pavés, la plage…

Ainsi prenions-nous un malin plaisir à tourner en ridicule le règlement intérieur du lycée, partant du sacro-saint principe de droit lu un jour dans une quelconque revue juridique:

« Tout ce qui n’est pas explicitement interdit est autorisé. »

Comme il n’était pas strictement écrit, par exemple, qu’il était interdit de jouer à la pétanque ou au golf dans la cour du bahut durant les inter classes, c’est donc superbement équipés pour la pratique de ces sports que nous avons débarqués, imitant un reportage télévisé, avec caméra et magnétophone…

Effet garanti, tant sur les élèves des autres classes que sur le Censeur qui dépêcha illico presto le Surveillant Général pour mettre fin à cette « chienlit » que les pions goguenards n’arrivaient pas à juguler.
C’est d’ailleurs tout à fait la réaction que nous escomptions de la part de ce pauvre homme que nous accusions ouvertement d’être un rescapé du régime de Vichy, sans avoir la moindre appréhension de la charge d’outrance et de déshonneur que pouvait véhiculer cette terrible affirmation, au demeurant dénuée de toute preuve, et pour cause…

La jeunesse n’a pas forcément toutes les excuses, et je repense souvent à notre honteuse inconscience en la matière, la suite de l’histoire m’ayant appris des années plus tard qu’en fait de suppôt de Pétain, il avait été un résistant des premières heures…

Les extra-terrestres

Quoiqu’il en soit, mal lui en prit car nous connaissions certains travers du Surveillant Général, dont le nom patronymique fleurait bon le pastis et la bouillabaisse.

Arrivé avec l’air féroce d’un Cruchot prêt à dégainer le carnet à procès verbaux, le SurGé eût tôt fait de se muer en coach avisé, prodiguant aux équipes de braillards des conseils sur l’opportunité de tirer ou de pointer pour marquer les points.

Bien entendu, nous nous sommes ingéniés à contester les options proposées, argumentant avec force vociférations, moulinets de bras et fausses altercations.

Le pauvre homme, tout à sa religion de la pétanque, ne voyait ni le cercle grandissant de spectateurs, ni l’échec patent de sa mission, ni surtout que nous nous moquions ouvertement de lui.

La sonnerie mit opportunément fin à son supplice et à la récré, tandis que nous nous égayions comme une volée de moineaux, juste au moment où le Censeur entrait dans la cour, pour s’informer sur la conclusion de l’incident.

Un seul regret : ne pas avoir pu assister au savon que le pauvre homme avait dû se prendre pour ne pas avoir strictement appliqué les consignes.

De véritables sales gosses, pas méchants, mais très très taquins.

Des anecdotes comme celle ci, j’en ai un sacré paquet à raconter, mais cela sera pour une autre fois.

Tout ceci pour vous expliquer le côté très nettement contestataire de votre serviteur et de ses copains, frustrés d’avoir été un poil trop jeunes pour bien profiter des joies de Mai 68.

Mais il arrive que les rebelles (de salon) soient pris à leurs propres démons, et qu’assumer cette posture ne soit pas toujours sans risque.

Un samedi soir que je zonais en bécane en quête d’aventure et après quelques tentatives avortées mais bien arrosées, je tombais sur une bande d’autres copains bien allumés.

Ceux-ci étaient déjà très bizarres à jeun, alors un peu chargés, je vous laisse imaginer. En plus ils étaient tous fans de sciences occultes et taquinaient parfois les guéridons pour entrer en communication avec les extraterrestres.

La 5ème de Bruckner

Partie des conneries supposées du gouvernement (au bar, les gouvernements ne font tous que des conneries), la conversation dévia je ne sais trop comment, sur la 5ème symphonie de Bruckner.

L’exploit, qui doit être souligné, est à mettre à l’actif du jus de houblon, un samedi soir de juin.

Toujours est-il que j’ai été pris en otage dans une discussion de spécialistes, les uns défendant bec et ongles la 6ème symphonie, sous les quolibets des accros de la 2ème.

Avant d’en venir aux mains, le plus âgé de tous, qui culminait du haut de ses vingt ans et qui avait l’autorité de ceux qui gagnent eux même leur vie décréta : « Bon, puisque c’est comme ca, on va les écouter chez moi. Mais moi je vous dis que la meilleure, la plus aboutie, c’est la 5ème ! ».

Et nous voilà partis, chacun avec son moyen de locomotion.

Honnêtement, j’ignorais jusqu’à l’existence de ce Bruckner, qui n’était manifestement ni un pilote du Continental Circus* , ni un mécano de génie. Mais après tout pourquoi pas…

Notre hôte s’empressa de nous mettre à l’aise, canapés profonds pour les chanceux, poufs inconfortables pour les autres, lumière tamisée pour tout le monde.

Ce Crésus possédait une chaîne Hi Fi du meilleur modèle de la plus grande marque et il nous assura d’un son « dantesque ». On allait voir ce qu’on allait entendre et nous devrions bien nous rendre à l’évidence, la 5ème, c’est le nec plus ultra.
Un instant, le doute me saisit. Cette curieuse impression de m’être fait piéger et que j’allais me tartir un brin pendant un bon moment.

Religieusement, le maître des lieux posa un disque (vinyle, il n’y avait que cela à cette époque reculée) sur la platine dont le bord ressemblait à une boule à facettes.

Friends partying and drinking different beverages

Le son se mit à sortir d’enceintes de la taille d’un homme et qui laissaient croire que le salon s’était soudain transformé en salle de concert.

Sûr de son fait, l’hôte indiqua qu’il commençait par la 2ème, histoire de garder le meilleur pour la fin, au grand dam de ses opposants.

Dès les premiers sons, j’ai su que ma soirée allait être longue.

Sans doute pour nous distraire, notre pygmalion s’en alla chercher un petit coffret, puis il s’affaira dans la pénombre à bricoler sur la table basse.

Cinq minutes après, il brandissait une sorte de grosse cigarette informe en s’écriant « Vous allez voir, les gars, c’est de la bonne, c’est de la marocaine. Je l’ai eue par un pote qui en revient ! ».

Liqueur de cumin

Le signes de satisfaction de l’assistance me firent craindre le pire : j’étais bel et bien coincé dans une soirée de camés qui étaient prêts à se défoncer sur du Bruckner. La louse complète.

Je pris aussitôt la décision de fuir courageusement mais dignement en prétextant quelque chose d’urgent, mais aucune idée ne me vint.

D’ailleurs, je courais le risque exorbitant que ces cinglés puissent croire que je n’aimais pas Bruckner…

D’un autre côté, un rebelle (ou supposé tel) qui refuse d’enfreindre l’ordre établi en ne fumant pas un peu de shit, et ma réputation était foutue.

Sans compter que j’avais quand même un peu les jetons de l’effet de cette daube sur mon organisme. Un peu comme de sauter de la plus haute marche du plongeoir de la piscine municipale.

Et quelles seraient mes réactions ? J’allais peut être grimper aux rideaux, manger les croquettes du chien, danser tout nu ou pire, me mettre à voter à droite ?

C’est vrai, on ne sait pas ce qui peut se passer. On me retrouvera peut être, complètement hagard en tutu rose sur les marches d’une banque que je viens de cambrioler au nom d’Arsène Lupin. Tout est possible. J’aurais aimé vous y voir.

Et si j’échouais au poste, et que mon père soit obligé de venir me chercher ? La honte !

Tribunal, taule, plus d’études, plus de bécane. Tricard. La merde, quoi !

Le temps de la réflexion, vissé sur mon foutu pouf qui se dérobait (lui), j’observais le rituel qui se déroulait sous mes yeux : les convives aspiraient une grande goulée qu’ils retenaient puis exhalaient, avant de refiler le mégot à son voisin.

Le tout avec l’air inspiré de ceux qui possèdent de longue date quelque chose en commun.

Pas trop compliqué : je pouvais donc arriver à donner le change.

Croyant avoir tout bien compris de la manipulation, je pris la clope et en aspirais en grand coup, ce qui eut pour effet de me faire illico tousser à en cracher mes poumons.

Vexé par cette réaction de bizut, je jouais les connaisseurs en vantant les qualités du produit. Il faudrait donc que j’attende le second tour pour assurer le coup, ce dont visiblement tout le monde se foutait.

Le mégot avait déjà fait bon nombre de tours, et certains se sentaient déjà obligés d’indiquer combien ils se sentaient bien, décontractés, cool, effondrés à la renverse dans les canapés.

Moi rien. Mais alors, pas ça ! Des nèfles !

Le « patron » profita du changement de symphonie (vous pouvez dire ce que vous voulez, ça c’est autre chose !) pour s’approcher de moi.

Cartoon Smoking Characters with Cigarettes. Sitting and standing smoking people icons. Vector illustration

« Ca va, tu t’éclates ? ».

« Ben non, ça me fait rien du tout ton truc !»

« Pourtant c’est la super bonne. Attends un peu, je vais voir ce que j’ai ! » dit-il, visiblement contrarié.

Après avoir laborieusement farfouillé dans son bar, il est revenu cinq minutes plus tard, une bouteille à la main. Un liquide jaunâtre se cachait derrière l’étiquette qui annonçait pompeusement en lettres gothiques: « Liqueur de cumin ». Tout un programme.

« Putain, je plane »

« Tu n’as qu’à en boire un coup à chaque taffe ! » dit-il en se calant dans un des canapés.

Je me retrouvais donc tout seul sur mon pouf penché, le tarpé dans une main et une bouteille de breuvage incertain dans l’autre.

Sur une musique que je trouvais quelconque, seuls les râles satisfaits des autres convives me tenaient compagnie.

Ce n’étaient que « Putain je plane, qu’est ce que c’est bon ! », « Ouah la gonzesse à poil, elle est super chouette ! », « C’est bon je vais le gagner ce grand Prix, un dernier virage et à moi la bouteille de champ !, « Ah, Monsieur Bruckner, votre 5ème, trop fort ! ».

Moi, toujours rien, même pas un petit éléphant rose ou une surprenante bonne note en math !

J’en arrivais à leur en vouloir à tous de prendre leur pied et de me laisser seul sur la route.

Plus le temps passait et plus ma frustration grandissait, tandis que la bouteille de liquide infâme se vidait et que le mégot finissait par ne plus être fumable.

Et toujours rien, même pas un semblant de début d’ivresse due à l’alcool. Le bide total.

Et cette putain de musique ! Définitivement, je déteste Bruckner, quelque soit le numéro de la symphonie !

Et tous ces cons qui roupillent maintenant d’un air ravi et qui ne se sont même pas rendu compte que le disque était terminé, vu qu’il grattait désespérément pour qu’on le libère de la platine…

Alors, accablé par le sort qui s’acharnait sur moi, la mort dans l’âme, je me décidais à renter chez moi, enjambant les corps abandonnés sur la moquette, avec une furieuse envie de leur donner quelques coups de pied bien placés.

Tout ça pour ça ? Braver les interdits et sa trouille, se taper je ne sais combien d’heures de Bruckner, ingurgiter cette saloperie de liqueur, et rien ! Le shit c’est de la frime, ça ne fait rien du tout, vaut mieux une bonne cuite au chouchen ou à la rigueur à la mirabelle. M’auront plus avec leurs conneries.

Tout en agitant ces délicates pensées, j’ai enfilé mes gants et mon casque avant de me hisser sur ma bécane.

Un petit pont pavé

L’air frais du petit matin ne mit pour autant fin ni à mon ressentiment ni à ma déception. Tout en maugréant contre le monde entier, je taillais allègrement ma route à travers la ville, au mépris assez constant des limitations de vitesse.

Ce chemin, je le connaissais par cœur pour le pratiquer au moins quatre fois par jour et je savais en déjouer tous les pièges.

Face à la Préfecture, ma route empruntait un petit pont pavé, jeté au dessus de la rivière qui traversait la ville.

J’allais m’y engager en toute confiance, quand je dus écraser les freins, ce qui provoqua un superbe dérapage qui, en temps normal, aurait provoqué ma chute.

La fourche talonna et je me retrouvais assis à califourchon sur le réservoir : le pneu avant de mon bolide était au moins trois fois plus large que ce pont qui m’était pourtant familier.

C’était indiscutable, impossible d’aller plus avant et de tenter de passer : je n’aurais pu que me fracasser ou tomber dans l’eau. Je revois encore aujourd’hui l’image des énormes sculptures du pneu et de la ridicule étroitesse du pont.

J’avais eu sacrément chaud et ne pouvais que remercier mes excellents réflexes de m’avoir permis d’échapper à un plantage de débutant.

Comme à l’époque j’étais déjà très cartésien et comme ce que l’œil voit est forcément vrai, je ne me posais rigoureusement aucune question.

Le pneu était plus large que le pont, un point c’est tout.

Je fis donc un énorme détour pour rentrer chez moi, soudain très fatigué.

Bizarrement, le pont avait regagné sa taille normale dès le lendemain, ce qui ne m’a pas empêché de longtemps prétendre avec l’air bravache de celui qui a l’expérience: « Moi je vous le dis, le shit, ça ne fait rien du tout ! »

Catroy

Bretagne,France,