« Rémi sans famille » deviendra grand

« Les gens vont au cinéma aussi pour rêver », estime le réalisateur Antoine Blossier, qui signe une adaptation ambitieuse du livre d’Hector Malot. Interview.

Vitalis est incarné par Daniel Auteuil, et le petit Rémi par le jeune Maleaume Paquin. "La complicité entre eux s'est faite assez vite", assure le réalisateur.
Vitalis est incarné par Daniel Auteuil, et le petit Rémi par le jeune Maleaume Paquin. “La complicité entre eux s’est faite assez vite”, assure le réalisateur.

Rémi, dix ans, rien que du malheur. C’est, vite résumé, le destin de ce petit gamin raconté par l’écrivain Hector Malot dans son livre, « Sans famille ». Une histoire dramatique qui a fait pleurer des générations de lecteurs, spectateurs, et téléspectateurs, notamment avec une série télé d’animation réalisée par Osamu Dezaki et diffusée dans les années 80. « Je me suis dit qu’on pouvait passer outre l’image anxiogène que la série animée véhicule », confie le réalisateur Antoine Blossier, qui a revu la série et l’a oubliée pour mieux concevoir sa version, « Rémi sans famille » (sortie le 12 décembre).

« J’aime profondément le cinéma de l’imaginaire, les films de Steven Spielberg et Tim Burton », ajoute Antoine Blossier, qui avait réalisé auparavant un film d’horreur, « La Traque » (sélectionné au Festival du Film Fantastique de Gérardmer), et une comédie pour ados, « A toute épreuve ». Avec « Rémi sans famille », le cinéaste a rassemblé tous les éléments pour en faire un film familial, populaire, et d’envergure : de nombreux décors et costumes, un tournage dans le Sud-ouest de la France, de nombreux figurants, plus de 600 plans truqués, des seconds rôles prestigieux (Jacques Perrin, Virginie Ledoyen, Ludivine Sagnier…), une image en cinémascope…

Et une star, Daniel Auteuil, qui incarne Signor Vitalis, le troubadour ambulant qui va prendre sous son aile le petit Rémi, joué par le jeune Maleaume Paquin. Vendu 30 francs par son père adoptif au saltimbanque de passage, l’orphelin va alors apprendre le métier du spectacle de rue, avec le chien Capi et le petit singe Joli-Cœur. Sur la piste de ses parents, le feuilleton continue avec ses joies, la rencontre d’une jolie demoiselle, et ses tristes rebondissements, le maître jeté en prison, une attaque de loups, une tempête de neige…

« Un coup de cœur qui n’avait rien de rationnel »

"C'est mon film le plus personnel", confie Antoine Blossier.
“C’est mon film le plus personnel”, confie Antoine Blossier.

Rencontre avec le réalisateur, lors de l’avant-première du film à l’UGC Ciné-Cité de Ludres.

Comment vous est venue l’idée d’adapter ce classique de la littérature française ?

Antoine Blossier : En fait, au départ, je ne pensais pas nécessairement à Hector Malot, j’avais une envie à la fois de spectateur et de réalisateur, je voulais revenir à une sensation que j’avais dans les périodes des fêtes où on allait au cinéma en famille, un rituel très chaleureux, très convivial. Je cherchais un sujet, une histoire, je ne voulais pas la créer mais plutôt partir d’un classique ; c’est mon épouse qui m’a suggéré « Sans famille », qui est sa madeleine de Proust. Au départ, je lui ai dit non, parce que j’avais un souvenir du dessin animé, très dur, très cruel, très violent.

Et qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

En fait, j’ai lu le livre, qui est très naturaliste et très misérabiliste, je me suis dit qu’il y avait un esprit à conserver parce qu’il y a quand même dans le bouquin un positivisme et un espoir, malgré tout ce qui arrive au gamin. Hector Malot est un humaniste, ça se sent dans le bouquin, et je me suis dit qu’on pouvait créer un conte de Noël à la condition que ce soit raconté par Rémi vieux, au coin du feu, pour retrouver cette sensation chaleureuse de transmission, on sait tout de suite que ça se termine bien, en fait Rémi en a plein des familles, il s’adapte à chaque fois.

Comment avez-vous procédé pour l’adaptation, vous avez pris certaines libertés avec le texte originel ?

L’adaptation, ça a été très intuitif en fait, c’est mon film le plus personnel ; c’est la force d’adapter un roman classique, populaire, je ne me suis rendu compte qu’après que c’était très personnel. Il y a des choix très pragmatiques, il ne faut jamais perdre la première sensation de la lecture, c’est ça qui guide, c’est un film de sensations. Dès le départ, je m’étais fixé que le film devait rester réaliste mais magique, ce film, je l’ai fait purement à l’intuition, au ressenti.

Le pari était forcément de trouver le petit garçon qui allait interpréter Rémi…

C’était une angoisse folle. On m’avait dit que c’était difficile de trouver l’enfant, mais il s’est passé un truc étrange avec Maleaume, c’est que je l’ai vu tout de suite dans la première session, c’est le seizième enfant que j’ai vu. On en a vu quand même quatre cents autres, parce que quand on a un budget de seize millions on a des comptes à rendre, et qu’on joue ce film sur les épaules d’un petit garçon de onze ans, il faut être vraiment sûr. J’ai eu un coup de cœur qui n’avait rien de rationnel, il jouait bien mais il y avait du boulot, il a d’ailleurs travaillé avec une coach ; il avait une nature, une espièglerie, je l’ai fait revenir six fois, je voulais l’user, volontairement, pour voir s’il allait tenir la distance, il n’avait jamais joué avant.

« J’ai des envies de cinéma de classiques d’aventure »

Fan de Spielberg et Tim Burton, Antoine Blossier a voulu tourner un conte de Noël.
Fan de Spielberg et Tim Burton, Antoine Blossier a voulu tourner un conte de Noël.

Dans le jeu, la complicité semble naturelle entre Maleaume et Daniel Auteuil ?

Je ne l’ai pas travaillée, Daniel ne voulait pas la travailler, il voulait qu’il se crée le même rapport qu’avec Vitalis. La complicité s’est faite assez vite, Maleaume était timide parce qu’il avait face à lui Daniel Auteuil, ses parents étaient aussi très impressionnés, mais ça s’est fait assez naturellement, ils étaient ensemble tout le temps. Je savais que Daniel allait être avenant et j’avais confiance en Maleaume qui est un enfant très ouvert, ça ne s’est pas fabriqué, ça s’est fait simplement.

Le film est un conte, mais c’est quand même une histoire dramatique qui date de 1878, est-ce que ça parle encore aux enfants de 2018 ?

Il y a des pleurs, on ne va pas le cacher, beaucoup de parents ont peur d’emmener leurs enfants, mais la grande très bonne surprise, c’est que les enfants sont très touchés, par des choses concrètes qui sont le chien, le singe et le chant. Ils sont touchés aussi par l’évolution du personnage, il y a un aspect aventure, il y a du vrai émerveillement dans les regards, toutes générations confondues, étonnamment les ados aiment aussi beaucoup le film, alors que ce n’est vraiment pas la tranche d’âge qu’on vise.

Un projet ambitieux comme celui-ci est assez rare dans la production cinématographique française…

Le problème, c’est qu’on a perdu de l’ambition en France, on a perdu cette volonté de vouloir faire rêver, d’être fier de vouloir faire du grand cinéma populaire. Les gens vont au cinéma aussi pour rêver, il ne s’agit pas de concurrencer les Américains qui ont quatorze fois plus de moyens que nous, qui ont une machine de guerre et un sens du spectacle qui ne fait pas partie forcément de notre culture, mais ça me fait vraiment de la peine parce qu’on peut le faire, on a les techniciens, les acteurs, les paysages, les histoires… J’ai des envies de cinéma de classiques d’aventure, qui demandent beaucoup d’argent, mais de la même manière que les Américains sont capables de se réapproprier leurs mythes, avec des tons différents tout en restant populaire, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas le faire.

Justement, comment s’exporte « Rémi sans famille » à l’étranger ?

Très bien. On l’a présenté en Chine, où il va sortir vraisemblablement sur 3.000 copies, le livre était au programme scolaire, c’est une histoire qu’ils connaissent. Bien évidemment, on l’a vendu au Japon. Dans les pays anglo-saxons, c’est plus difficile parce qu’ils n’achètent pas les films français, mais il se vend un peu partout, en Europe, en Russie, avec des cultures très différentes. C’est à la fois très patrimonial, il y a quelque chose de très français, et avec une histoire suffisamment universelle pour que tout le monde s’y retrouve.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« Rémi sans famille », un film de Antoine Blossier, avec Daniel Auteuil et Maleaume Paquin (sortie le 12 décembre).

 



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