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Cédric Herrou : «  Je ne suis pas du tout militant »

Pour son documentaire, « Libre », le réalisateur Michel Toesca a suivi cet agriculteur du sud de la France, qui vient en aide aux migrants. « On a obéi à une justice fondamentale », estiment-ils.

"Tout ce qui était immigration, je n'y connaissais rien", affirme Cédric Herrou.
« Tout ce qui était immigration, je n’y connaissais rien », affirme Cédric Herrou.

« Après le calme plat, ça a repris, cette nuit trente-cinq personnes ont débarqué » confait Cédric Herrou, au Caméo à Nancy, lors de l’avant-première d« Libre », un film réalisé par Michel Toesca (sortie le 26 septembre). Une bonne partie de ce documentaire se déroule dans la ferme de Cédric Herrou, dans la Vallée de La Roya, au sud-est de la France, une petite enclave française en Italie, tout près de Vintimille. Là où le paysan, vivant de ses poules et de ses oliviers, a recueilli des migrants, les a aidé à faire une demande d’asile.

« 2.500 personnes sont passées par la maison, des Soudanais, des Erythréens, un peu de Tchadiens… », dit-il, poursuivant son tour de France avec le film, malgré les incidents : à Valence, il a été enfariné par des identitaires, à Metz des migrants ont été délogés du cinéma (lire par ailleurs). En juillet 2017, il était arrêté à Cannes, séquence qui figure dans le film. En mai 2018, Cédric Herrou et Michel Toesca revenaient à Cannes, cette fois pour monter les marches du Festival, « Libre » était sélectionné. Interview.

Quelle est aujourd’hui la situation chez vous, à La Roya ?

Cédric Herrou : Une cinquantaine de gendarmes mobiles surveillent mon domicile, on a retrouvé aussi des caméras, du genre qu’utilisent les chasseurs. On a fait un protocole avec la gendarmerie locale, pour l’accès à la demande d’asile ; c’est pour ça qu’il y a cinquante gendarmes mobiles qui empêchent d’arriver chez moi. Une fois qu’ils arrivent chez moi, ils sont régularisés, c’est complètement fou qu’on régularise les gens à partir d’une ferme. Ils ont tout fait, des drones, des hélicoptères la nuit… S’il faut mettre cinquante flics pour deux hectares, c’est ridicule, ils parlent de fermer la France et ils n’arrivent pas à fermer une ferme.

« La fraternité n’était pas dans la constitution »

Et par rapport à la justice, quelle est maintenant votre situation personnelle ?

J’ai eu dix gardes à vue de 48 heures, cinq grosses perquisitions à la maison. Depuis fin juillet 2017, il y a une mise en examen pour aide à l’entrée, plus d’un an de contrôle judiciaire, et le procès qui est maintenant en cassation. Ils ont réussi à me poursuivre, parce qu’on peut aider sur le territoire français s’il n’y a pas de contrepartie directe ou indirecte, et pour moi ils ont trouvé une contrepartie indirecte qui est le militantisme, ça n’a pas de sens, ils sont de mauvaise foi en fait. Au tribunal, on parle de personnes qui sont à la maison, de gamins, de gens, et eux parlent de flux, de migrants, de statistiques…

Grâce à vous, depuis cet été, la solidarité n’est plus un délit…

On avait demandé au Conseil Constitutionnel si le fait d’incriminer ce fameux délit de solidarité n’était pas un défaut, vu la devise nationale liberté-égalité-fraternité. La fraternité n’était pas en fait dans la constitution, ce qu’on ne savait pas. Maintenant, les lois proposées devront respecter la notion de fraternité, ça a rendu anti-constitutionnel ce qu’on appelle le délit de solidarité. Ce qui est intéressant, c’est que ça sert aussi à d’autres luttes, comme à Besançon où le maire avait fait un arrêté municipal interdisant la mendicité ; une association l’a poursuivi au tribunal administratif et a gagné grâce à ça.

Le problème, c’est la disparité de l’accueil des exilés en France ?

Il y a une très mauvaise prise en charge, le préfet normalement ne doit pas faire de politique, son rôle est de représenter l’État et de faire respecter la loi. La loi c’est la prise en charge des mineurs, l’hébergement des femmes enceintes, la scolarisation obligatoire… Je vois la différence entre les départements, il y a des préfets politisés qui font un peu comme ils veulent, dans les Alpes-Maritimes c’est non à l’hébergement, c’est la chasse aux Noirs, c’est vraiment facholand. Les départements qui veulent faire de l’accueil récupèrent tous les demandeurs d’asile d’autres départements, où ils ne sont pas pris en charge. Il n’y a aucune gestion égalitaire au niveau des départements et des préfectures, ce n’est pas normal, il devrait y avoir une gestion européenne ou au moins nationale.

« On ne peut pas m’empêcher d’aider les gamins »

Le réalisateur Michel Toesca parle d’un acte de résistance, de désobéissance, c’est comme ça que vous voyez aussi les choses ?

La désobéissance, non, c’est un mot qui me dérange depuis le début. Je ne suis pas du tout militant, tout ce qui était immigration, je n’y connaissais rien, mais il me semblait qu’il y avait un problème, que ce n’était pas logique que ça se passe comme ça. On a obéi à une justice fondamentale, c’est d’aider la personne quelque soit sa couleur, sa provenance, le statut administratif des gens ça ne me regarde pas, ça regarde le préfet. Si le contrôle des frontières fout un bordel en bas de chez moi, et que j’en suis témoin, on ne peut pas m’empêcher d’aider les gamins, il faut remettre un peu les choses à leur place. Au départ, il n’y avait pas de contrôles policiers, ils les ont mis quand on s’est entouré de juristes et d’avocats pour faire accéder aux gens à la demande d’asile.

En fait, la France insoumise c’est vous, vous avez été sollicité en vue des prochaines élections européennes ?

Non, ça ne m’intéresse pas du tout. Justement, là où le combat est beau c’est que c’est un combat citoyen.

Est-ce que vous vous retrouvez dans le titre du film, « Libre » ?

Au début, ça m’a un peu dérangé. Les gars à la maison ne sont pas libres du tout, on est encerclés par des flics, je suis sous contrôle judiciaire… Dans le film, je dis que ma liberté ne s’arrêtera pas aux barreaux de leur prison, que ma liberté est beaucoup plus vaste que ça, que je me sentirais avec une liberté entravée si je devais arrêter par la menace, la liberté est pour moi une notion plus profonde que juste la prison.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« Libre », un film de Michel Toesca (sortie le 26 septembre).

"2.500 personnes sont passées par la maison, des Soudanais, des Erythréens, un peu de Tchadiens", dit Cédric Herrou.
« 2.500 personnes sont passées par la maison, des Soudanais, des Erythréens, un peu de Tchadiens », dit Cédric Herrou.

 

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