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Sabotage du Nord Stream 2 : le point sur l’enquête

Le 26 septembre 2022, les deux pipelines transportant le gaz russe vers l’Europe ont été détruits en mer Baltique. Les auteurs ont été identifiés et certains arrêtés par la police allemande. Ils ne sont pas Russes, mais Ukrainiens. La société propriétaire du gazoduc étudie la possibilité de se constituer partie civile dans ce procès prévu à Hambourg.

Sabotage du Nord Stream 2, le 26 septembre 2022 en mer Baltique (capture X)
Sabotage du Nord Stream 2, le 26 septembre 2022 en mer Baltique (capture X)

Le scénario retenu actuellement par les enquêteurs allemands

Selon le dossier allemand, le sabotage du 26 septembre 2022 aurait été réalisé par un groupe de sept Ukrainiens, utilisant le voilier Andromeda, loué en Allemagne. Le groupe aurait gagné la Baltique, puis placé des charges explosives sur les conduites à environ 80 mètres de profondeur, près de Bornholm. Trois des quatre conduites de Nord Stream 1 et 2 ont été détruites.
La composition supposée du groupe est particulièrement intéressante : quatre plongeurs, un spécialiste des explosifs, un responsable de la navigation/du bateau et Sergueï Kouznetsov, présenté comme le coordinateur ou chef opérationnel.

Les sept personnes suspectes

Le parquet fédéral allemand n’a pas publié officiellement une liste complète des sept personnes avec leurs rôles. Les identités proviennent essentiellement des investigations conjointes de Die Zeit, ARD et Süddeutsche Zeitung, reprises par d’autres médias.
Sergueï Kouznetsov est considéré comme le chef de l’opération. Il a été mis en examen par le parquet fédéral allemand et il est détenu.  Wolodymyr Z. est un plongeur professionnel. Il a été arrêté en Croatie en août 2026, son extradition est demandée. Yevhen U. est un spécialiste des explosifs et plongeur. Il est recherché. Valeria T. est une plongeuse identifiée, mais elle n’est pas détenue.
Oleksandr O. est un plongeur de l’équipe, il a été identifié.  Vsevolod K. est un autre membre du groupe. Il est porté disparu depuis décembre 2024. Enfin, Yuriy T. Marin est le skipper, identifié  grâce notamment à des empreintes.
Les sources journalistiques ne sont toutefois pas parfaitement cohérentes sur certains noms et fonctions, notamment concernant le capitaine et la personne qui aurait financé ou loué le bateau.

La pièce maîtresse du dossier

Sergueï Kouznetsov est actuellement le seul des sept à être physiquement détenu en Allemagne et officiellement mis en accusation. Les enquêteurs le considèrent comme le chef du commando. Il aurait commandé l’opération depuis l’Andromeda et aurait participé à la préparation du sabotage.
Il avait auparavant servi dans les forces ukrainiennes et il est décrit comme ayant une expérience militaire et opérationnelle. Il a été arrêté en Italie en août 2025, alors qu’il était en vacances avec sa famille, puis extradé vers l’Allemagne en novembre 2025.

Les éléments de preuve contre lui

Les enquêteurs disposent de plusieurs preuves retrouvées sur le bateau : de traces biologiques et digitales ; de données permettant de reconstruire les déplacements ; et surtout, selon ARD/SZ/Die Zeit, d’éléments provenant de son téléphone et de conversations téléphoniques qui auraient été particulièrement compromettantes.
Le parquet lui reproche notamment : la participation à une attaque contre des infrastructures énergétiques civiles ; la réalisation d’une opération avec des explosifs ; la destruction d’ouvrages ; et, selon l’accusation, une qualification relevant du droit pénal international en raison de l’attaque contre une infrastructure civile.
Sergueï Kouznetsov nie toutes les accusations portées contre lui.

Wolodymyr Z. : le plongeur qui vient d’être rattrapé

C’est la deuxième arrestation majeure dans ce dossier. Wolodymyr Z. est présenté comme un plongeur professionnel ayant participé à la pose des explosifs. Il a déjà été arrêté en Pologne en 2025, mais un tribunal polonais avait refusé son extradition vers l’Allemagne et l’avait remis en liberté. Il avait alors quitté la Pologne.
Wolodymyr Z. vient d’être arrêté une nouvelle fois, cette fois en Croatie, à Pula, en août 2026, sur la base du mandat d’arrêt européen allemand. La justice croate doit maintenant décider de son transfert vers l’Allemagne.

Un détail assez extraordinaire

Wolodymyr Z. aurait été retrouvé alors qu’il travaillait comme consultant sur le tournage d’un film consacré précisément au sabotage de Nord Stream!!!  Ce n’est évidemment pas en soi une preuve de sa participation. Mais, cela explique pourquoi son arrestation en Croatie a pris une tournure presque rocambolesque.

Yevhen U. : le spécialiste des explosifs

Les enquêteurs allemands l’identifient comme un autre membre important du groupe. Il travaillait dans le milieu de la plongée et aurait eu les compétences nécessaires pour participer à l’opération sous-marine.
Un élément particulièrement intéressant est qu’il aurait auparavant été associé à un projet visant TurkStream, le gazoduc reliant la Russie à la Turquie. Lorsque ce projet aurait été abandonné, il aurait rejoint l’équipe préparant Nord Stream.
Si cela est confirmé devant un tribunal, ce serait évidemment très important car cela suggérerait que Nord Stream n’aurait pas été une opération improvisée en septembre 2022, mais le résultat d’une préparation antérieure.

Valeria T. : la plongeuse

Elle est décrite comme une plongeuse professionnelle travaillant dans le même environnement que Z. et U.
Les enquêteurs pensent qu’elle faisait partie de l’équipe des plongeurs.
Un détail rapporté dans l’enquête journalistique est assez révélateur : elle aurait joué un rôle de soutien psychologique et de motivation des plongeurs, notamment lorsque les conditions météorologiques rendaient les plongées difficiles.
Pour autant, cela ne signifie pas que la justice allemande a démontré qu’elle a personnellement posé une charge explosive.

Oleksandr O. : l’un des plongeurs

Son identité a également été établie par les enquêteurs. Il est présenté comme l’un des quatre plongeurs du groupe. Son nom est cependant beaucoup moins documenté publiquement que ceux de K. ou Z.
Cela illustre une difficulté importante du dossier : les enquêteurs semblent avoir identifié les membres du groupe, mais toutes les preuves permettant d’établir précisément le rôle de chacun ne sont pas publiques.

Vsevolod K. : le membre disparu

Son cas est particulièrement mystérieux. Il aurait fait partie du groupe identifié par les enquêteurs mais serait porté disparu depuis décembre 2024, dans le contexte de la guerre en Ukraine. Cela complique évidemment toute procédure pénale contre lui.

Yuriy T. : le marin

Enfin, les enquêteurs ont identifié un homme présenté comme skipper/marin expérimenté, originaire d’Odessa.
L’un des éléments ayant permis de l’identifier serait particulièrement concret : ses empreintes digitales retrouvées sur l’Andromeda auraient pu être comparées avec des empreintes déjà détenues par les autorités, notamment dans le cadre d’une précédente démarche administrative pour entrer aux Pays-Bas.
C’est l’un des éléments matériels les plus intéressants parce qu’il ne repose pas simplement sur une déclaration d’un témoin.

L’Andromeda : le cœur matériel de l’enquête

Le bateau est probablement la pièce la plus importante après les suspects.
L’Andromeda, un voilier relativement banal, aurait été loué en Allemagne sous de fausses identités et de faux documents. Le groupe l’aurait utilisé pour rejoindre la zone de sabotage.
Les enquêteurs ont retrouvé à bord : des traces d’explosifs ; des empreintes ; de l’ADN et différents indices permettant de relier le bateau aux personnes soupçonnées.
Mais, comment un si petit groupe aurait-il pu s’attaquer à un si gros morceau ?
C’est l’une des objections les plus sérieuses qui subsistent.

Les conduites se trouvent à une profondeur d’environ 80 mètres.

Une opération de ce type exige : des plongeurs très expérimentés ; une connaissance de la plongée profonde ; du matériel spécialisé ; des explosifs adaptés ; une navigation précise ; plusieurs jours de préparation et une capacité à travailler sous l’eau pendant des périodes relativement longues.
C’est pourquoi les enquêteurs s’intéressent fortement aux compétences militaires et de plongée des membres du groupe.
Mais cela soulève aussi une question centrale : sept personnes disposant d’un simple voilier pouvaient-elles réellement monter seules une opération aussi complexe ?
C’est précisément là que commence la partie la plus controversée de l’enquête.

Le véritable mystère : qui était derrière eux ?

Séparons les exécutants de l’éventuel commanditaire.
Les enquêteurs allemands semblent aujourd’hui beaucoup plus confiants concernant l’identification des exécutants qu’ils ne le sont concernant l’identité de celui qui aurait commandité l’opération.
La question officielle demeure celle d’une éventuelle « staatliche Steuerung », c’est-à-dire une direction ou un pilotage étatique de l’opération. Le procureur général allemand disait encore que cette question faisait partie des éléments à éclaircir.
Certains éléments ont conduit les enquêteurs vers l’Ukraine, mais cela ne signifie pas qu’ils ont juridiquement établi que le gouvernement ukrainien a ordonné l’attentat.

L’État ukrainien a-t-il ordonné le sabotage ?

Ce n’est pas établi judiciairement. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a encore démenti en août 2026 toute implication de l’Ukraine et affirmé que Kiev coopérait avec l’enquête. Mais on le voit mal dire le contraire.

Question juridique : est-ce un acte de guerre ou un acte criminel de droit commun ?

Le dossier allemand pourrait déboucher sur un procès où la défense de Wolodymyr Z conteste non seulement les preuves matérielles, mais la qualification même de l’opération.
La défense soutient déjà en substance que si l’opération était un acte de guerre commandité par un État, elle ne pourrait pas être traitée comme une simple opération criminelle privée. Des juristes allemands ont également soulevé la question de savoir si une attaque contre une infrastructure russe pouvait, dans le contexte de la guerre, être considérée différemment juridiquement.
C’est probablement là que le futur procès sera beaucoup plus intéressant que la seule question « qui a posé les bombes ? » : il pourrait contraindre la justice allemande à examiner publiquement la chaîne de commandement.
En tout cas, Nord Stream 2 AG, la société enregistrée en Suisse (siège à Zoug), détenue à 100 % par le géant gazier public russe Gazprom, chargée de la construction et de l’exploitation du gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique, va se constituer partie civile dans cette affaire.

Sabotage du North Stream : un coup des Ukrainiens

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