
Invitée de la matinale du média Tocsin, l’historienne marxiste, professeure émérite à Paris-VII, a replacé la tension actuelle autour de l’OTAN dans la longue durée des archives : deux guerres mondiales lues comme des conflits pétroliers, une « stratégie périphérique » américaine fondée sur le prêt et le bombardement plutôt que sur l’engagement terrestre, et un pacte atlantique dont l’article 5 ne contraindrait, selon elle, en rien Washington.
À la faveur des tensions ravivées par l’incursion, fin mai, d’un drone russe sur un immeuble d’habitation à Galați, en Roumanie — un pays membre de l’OTAN —, la matinale a reçu l’historienne Annie Lacroix-Riz, autrice d’une somme de travaux tirés des archives diplomatiques et bancaires françaises et étrangères. Son constat : le pacte atlantique de 1949 ne serait pas né d’une menace soviétique, mais d’un projet américain de domination économique mondiale théorisé dès la fin du XIXᵉ siècle.
QUI EST ANNIE LACROIX-RIZ ?
Née en 1947, ancienne élève de l’École normale supérieure de jeunes filles, agrégée d’histoire.
Professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-VII (Paris Cité), spécialiste des relations franco-germano-américaines des années 1930 à 1950 et de la collaboration économique sous l’Occupation.
Historienne marxiste revendiquée, membre fondatrice du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF, 2004).
Auteure notamment de Le Choix de la défaite, Industriels et banquiers français sous l’Occupation (éd. Delga/Armand Colin), et de plusieurs ouvrages sur le Vatican et la guerre froide.
Ses lectures, fondées sur un important travail d’archives diplomatiques, sont régulièrement contestées par une partie de l’historiographie universitaire, qui lui reproche une utilisation orientée des sources — une controverse dont elle a elle-même fait l’objet de plusieurs polémiques publiques.
Une « stratégie périphérique » plutôt qu’un engagement direct
Pour Annie Lacroix-Riz, la clé de lecture du pacte atlantique se trouve dans ce qu’elle appelle la « stratégie périphérique » américaine, mise au point selon elle dès la Première Guerre mondiale. Faute d’une armée de terre comparable à celles des puissances européennes, les États-Unis auraient privilégié le prêt financier massif aux pays de l’Entente — via les banques de la côte Est, au premier rang desquelles la banque Morgan — plutôt qu’un engagement militaire précoce.
« Les États-Unis prêtent, ils ne combattent pas. Ils entrent en guerre quand le rapport des forces militaires est plié. » — Annie Lacroix-Riz
L’historienne appuie cette lecture sur une comparaison des pertes militaires entre pays de l’Entente : selon elle, la Russie impériale puis soviétique aurait payé le tribut humain le plus lourd de la Première Guerre mondiale, très loin devant les pertes américaines, un point qu’elle relie à la mémoire, selon elle largement effacée, de la contribution russe à la victoire de 1918.
Deux guerres mondiales lues comme des « guerres du pétrole »
Autre fil directeur de l’entretien : la thèse selon laquelle les deux conflits mondiaux auraient eu pour enjeu majeur, quoique non exclusif, le contrôle des ressources pétrolières — la bataille du chemin de fer Berlin-Bagdad pour le pétrole irakien durant la Première Guerre mondiale, puis la course allemande vers le Caucase pendant l’opération Barbarossa. Mme Lacroix-Riz cite à l’appui les travaux d’un historien est-allemand de l’économie de guerre, sans toutefois le nommer précisément à l’antenne.
Elle relie cette lecture énergétique à l’actualité récente, évoquant à la fin de l’entretien le sabotage des gazoducs Nord Stream — sur lequel une enquête judiciaire allemande vise un ressortissant ukrainien — comme la continuation, selon elle, d’une longue histoire de « guerre énergétique ».
« Nous bombarderons, nos alliés fourniront les hommes »
Citant les archives diplomatiques américaines (Foreign Relations of the United States) et les travaux de l’historien Michael Sherry sur l’aviation stratégique, Annie Lacroix-Riz avance que le programme militaire américain élaboré entre 1942 et 1943 aurait délibérément misé sur les bombardements aériens et un réseau mondial de bases, laissant aux alliés la charge des combats terrestres.
« Nous ferons la guerre comme nous l’avons faite en bombardant, mais nous n’interviendrons pas, ou à la marge, en matière terrestre. » — programme de l’US Air Force, 1942-1943, cité par Annie Lacroix-Riz
Elle cite en particulier une intervention du représentant américain Clarence Cannon, président de la commission des crédits de la Chambre, lors des débats de ratification du pacte atlantique en mai 1949, dont elle affirme qu’il y aurait annoncé sans détour la poursuite de cette doctrine — un propos qu’elle dit avoir disparu des comptes rendus officiels.
L’article 5, un engagement sans contrainte réelle ?
Sur le plan juridique, l’historienne relativise la portée de la clause de défense mutuelle du traité de l’Atlantique nord. Selon sa lecture, c’est l’article 4 — qui prévoit une simple consultation entre alliés en cas de menace — qui prévaudrait en pratique, l’article 5 laissant en réalité à chaque État membre l’appréciation des mesures à prendre, « y compris l’emploi de la force armée », sans obligation automatique d’intervention.
Elle rappelle à cet égard que le traité, signé le 4 avril 1949 pour une durée de cinquante ans, a été reconduit en 1999, et souligne qu’il arrivera à son quatre-vingtième anniversaire en 2029 — un rappel de calendrier qu’elle met en perspective avec la prise, annoncée pour l’été 2026, du commandement de la composante terrestre et aérienne de l’OTAN par la France.