« Une année polaire » au bout du monde

Samuel Collardey, cinéaste franc-comtois de « L’Apprenti », a filmé l’installation d’un instituteur dans un village du Groenland. Froid dehors, chaud dedans.

Dépaysement garanti avec cette histoire filmée dans un réfrigérant bout du monde.
Dépaysement garanti avec cette histoire filmée dans un réfrigérant bout du monde.

« Ce qui m’intéresse, c’est la ruralité », confie Samuel Collardey. Le cinéaste, qui vit dans un village de Franche-Comté, avait tourné son premier long-métrage, « L’Apprenti », dans une ferme du Haut-Doubs. Puis le suivant, « Comme un lion », tout près, au club de foot de Sochaux. Il a ensuite embarqué avec un pêcheur pour « Tempête », puis est parti au Groenland tourner « Une année polaire » (sortie le 30 mai).

Après l’apprentissage d’un agriculteur, d’un footballeur, puis d’un pêcheur, Samuel Collardey a filmé celui d’un jeune instituteur danois à Tiniteqilaaq, un petit village sur la côte Est du Groenland. Des débuts d’abord difficiles chez les Inuits, où il doit faire la classe à une dizaine de gosses dissipés, et où l’accueil des villageois est parfois aussi glacial que la température extérieure.

Un cinéma « un peu hybride »

Anders joue ainsi son propre rôle dans ce bout du monde, où il va devoir se faire accepter des familles, s’intégrer à la communauté, s’habituer à l’isolement, et se faire une place dans cette société « prise entre tradition et modernité », où l’alcool fait des ravages, où l’on se suicide plus que partout au monde, et où les enfants sont bien souvent élevés par leurs grands-parents.

Pour « dispositif narratif », Samuel Collardey a choisi de suivre le quotidien de cet instit débutant, dans ce film « un peu hybride », entre fiction et réalité. « Depuis que je fais des films, je navigue en eaux troubles, le scénario est très documenté, au moment du tournage la mise en scène est proche de la fiction, mais jouée par des non-professionnels qui jouent leur propre rôle », précise le réalisateur.

« Une année polaire » est ainsi un film froid dehors et chaud dedans. Le dépaysement est assuré avec le glacier, la neige, de grands espaces blancs, une nature splendide superbement filmée. Et la chaleur humaine qui en dégage nous réchauffe de l’intérieur. Rencontre avec Samuel Collardey, lors des 22èmes Rencontres du Cinéma de Gérardmer.

Samuel Collardey : « J’ai ce goût de filmer le réel »

Comment a été initié ce film, que vous êtes allé tourner jusqu’au Groenland ?

Samuel Collardey : L’idée du film est venue de l’envie de revenir sur mes premiers films, qui se passaient dans le Haut-Doubs, en Franche-Comté, dans une ferme, dans une communauté isolée, rurale, et souvent enneigée. Ma scénariste Catherine Paillé, qui est fondue du Groenland, m’a proposé d’y faire un premier voyage, et de voir s’il y avait quelque chose à raconter là-bas, si le pays pouvait m’inspirer. On a fait un voyage, deux, trois, quatre voyages, pendant un an, on a essayé d’apprendre à connaître ce pays, ses villageois, et à trouver une histoire et des personnages. Je ne parlais par l’Inuit, je ne le parle toujours pas, ni le Danois, donc la communication était compliquée jusqu’au moment où j’ai rencontré Julius, un Inuit qui parle anglais, grâce à lui on a pu commencer à rentrer dans les maisons.

Outre la neige et le froid, un autre point commun de ce film avec le Haut-Doubs et vos films précédents, c’est qu’il y est aussi question de transmission, de filiation…

En fait, c’est un sujet que je traite depuis le début, depuis mon premier court-métrage, de différentes manières. Là, on est avec un instituteur qui vient pour apprendre et enseigner, et finalement à la fin du film on comprend que c’est lui qui a appris beaucoup plus que ses élèves. « Tempête », c’était l’histoire d’un pêcheur qui essayait de transmettre à son fils l’envie d’être pêcheur, comme lui a poursuivi le métier de son père, le gamin n’était pas trop chaud pour continuer et quittait l’Ecole des Pêches. Là, en rencontrant Anders, j’ai compris qu’il était l’héritier d’une ferme qui se transmettait depuis huit générations, et que lui n’avait pas envie de la reprendre, mais plutôt envie de partir très loin. Il a fait des études d’instituteur, et a postulé pour partir au Groenland pour fuir la ferme. C’est le hasard qui m’a fait rencontrer une personne habitée par un sujet que je venais de traiter, et que je voulais continuer à traiter. Mon producteur m’a dit « Je t’envoie au Groenland, et tu me ramènes toujours la même histoire en fait ».

« Mon casting se fait avec les gens que je rencontre »

Samuel Collardey : "Mon style est venu de mes essais à la Femis".
Samuel Collardey : « Mon style est venu de mes essais à la Femis ».

Comment se fabriquent vos tournages, qui tiennent à la fois de la fiction et du documentaire ?

Ce style est venu de mes essais au moment de mes études à la Femis, j’étais très intéressé par le documentaire, à l’époque j’avais essayé de filmer le réel avec les outils de la fiction, la pellicule, les éclairages… Et au fur et à mesure, ça a fabriqué un style qui est le mien, mais ce n’est pas théorique, c’est vraiment ce goût de filmer le réel, des non-professionnels, et en même temps les inscrire dans une histoire et une dramaturgie ; ça donne ce style, qui est parfois un peu plus dans le documentaire, parfois un peu plus dans la fiction. Le point commun de tous mes films, c’est que mon casting se fait avec les gens que je rencontre, je suis assez lucide sur ce que je peux faire avec des comédiens non professionnels ou pas.

Comment s’est fait le choix d’Anders, votre personnage principal ?

Quand j’ai appris que l’ancienne institutrice partait et qu’il y allait en avoir un nouveau, j’ai tout de suite appelé le recteur local, pour lui proposer de choisir avec lui le nouvel instituteur, évidemment il a refusé. Il y a deux profils parmi les instituteurs qui partent au Groenland, ceux qui sortent de l’école et qui ont envie de vivre une aventure, et les instituteurs proches de la retraite qui veulent un dernier poste au Groenland. Ce qui m’intéressait, c’était de filmer un jeune, j’ai quand même réussi à convaincre le recteur de choisir un jeune, et il m’a proposé Anders. C’est un peu bizarre comme façon de faire, puisque je ne connaissais pas le personnage principal deux jours avant.

Est-ce que le tournage du film a participé à son intégration dans le village, qui est un peu compliquée au début ?

Je ne sais pas si le film l’a aidé, en tout cas il a changé le déroulement de sa première année, puisque le film s’est nourri du réel mais il l’a modifié aussi. Au lieu d’être tout seul dans le village, il avait régulièrement une équipe de Français qui venaient le voir. Quand j’y suis retourné cette année, je l’ai retrouvé complètement intégré, tout le monde disait dans le village que maintenant à l’école ça se passait très bien avec les enfants, il emménage avec une femme Inuit, ils attendent un enfant pour le mois de juillet, et dans le moyen terme il se projette au Groenland.

Avez-vous montré « Une année polaire » sur place aux villageois ?

Nous avons fait une projection dans l’école, ils ont l’habitude de voir du cinéma burlesque, ils ont beaucoup aimé voir leur environnement, la nature qui les entoure, de manière cinématographique. Ils m’ont beaucoup donné pendant cette année, et je leur ai rendu avec cette projection.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« Une année polaire », un film de Samuel Collardey (sortie le 30 mai).

Anders joue son propre rôle, celui d'un instituteur débutant envoyé dans un village du Groenland.
Anders joue son propre rôle, celui d’un instituteur débutant envoyé dans un village du Groenland.

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