Edition du jeudi 23 novembre 2017

Le fantôme du « Carré 35 »

Eric Caravaca enquête sur un secret de famille dans un documentaire bouleversant.

Eric Caravaca : "J'avais envie de redonner une existence à cette enfant".

Eric Caravaca : “J’avais envie de redonner une existence à cette enfant”.

Christine. Elle s’appelait Christine. C’était une petite fille adorable, qui avait « la peau très claire, et les yeux de son papa ». Christine est morte en 1963, elle avait trois ans. Eric Caravaca est né trois ans plus tard, Christine était sa sœur ; jusqu’à il y a peu, il ne savait rien d’elle, ne connaissait pas son existence, n’avait jamais vu son visage.

Plutôt que vivre avec un fantôme, il en a fait un film, « Carré 35 », sorti le jour de la Toussaint ! Un documentaire bouleversant, pour lequel il a enquêté dans sa propre famille, interviewé ses parents, père, mère, oncle, cousin… pour obtenir un peu de vérité sur cette sœur disparue, cachée, oubliée. « Pour moi, c’était important de le faire, en témoignant de quelque chose d’un peu plus universel, elle est le symbole de ce qu’on cache », dit-il, « Quand vous grattez un peu, vous vous apercevez que tout le monde était au courant, sauf vous ».

« Au départ, j’avais envie de redonner une existence à cette enfant, qui était morte presque deux fois. Quand j’essayais d’en parler, la parole se fermait, je sentais qu’il y avait quelque chose de honteux », confie l’acteur, remarqué notamment dans « La chambre des officiers » et « C’est quoi la vie ? », films de François Dupeyron, à qui est dédié « Carré 35 ».

« C’est moi qui portait cette histoire »

Le carré 35, c’est un petit bout du cimetière français de Casablanca, où Christine est enterrée. Le Maroc, c’est là où vivaient, où se sont connus, où se sont mariés les parents d’Eric Caravaca. Le fiston a retrouvé des images du bonheur, en Super 8, de cette noce et de ces beaux jeunes mariés. Les images qui pouvaient rappeler le malheur, il n‘y en avait plus. Même pas une petite photo de la sœur inconnue. « J’ai tout brûlé », avoue la mère.

« C’est pour combler cette absence d’images que j’ai entrepris ce film », assure  Eric Caravaca, « C’était obsessionnel, quand on vous cache quelque chose, les enfants sont des chercheurs, même les grands enfants que nous sommes, il y avait cette envie de savoir, d’éclaircir ça. Je ne sais pas pourquoi c’est moi qui portait cette histoire, j’ai dû en prendre conscience assez tôt ». Pour lui, pour son frère, pour son fils, il a tenté de « redonner une existence à une enfant », de révéler le secret de leur famille.

Proche de la mort, son père lâche le mot caché, « trisomique ». Christine était trisomique. Sa mère, par contre, est dans le déni total. « Elle dit la vérité quand les choses lui échappent, finalement, les interviews étaient longues, elle était très tendue au début », précise Caravaca, « C’est un personnage cinématographique, un fantasme, cette femme, elle témoigne d’une certaine génération ». Il l’a ramenée au Maroc, à Casablanca, jusqu’au Carré 35, où la tombe est fleurie par une inconnue. « Je pense qu’elle était assez contente de ça, là-bas elle était plutôt joyeuse », dit Eric, « Elle a tellement enfoui les choses, elle ne laisse pas sortir son émotion, ou très peu, elle est très pudique ».

Une sournoise auto-censure

Le fils laisse affleurer la culpabilité, la honte, la grande souffrance, même tue, de sa vieille maman. « Je pense que pour être un bon réalisateur, il faut être un peu pervers et je ne le suis pas tellement, je m’arrête quand je vois qu’en face ça résiste », dit Caravaca, « Les vraies questions, on a du mal à les poser, on se censure soi-même, j’essayais mais ce n’était pas toujours facile, il faut se faire violence, cette auto-censure est sournoise. Quand vous avez eu la sensation que, enfant, si vous parliez de quelque chose ça allait déclencher un cataclysme et qu’on vous l’a fait comprendre, souvent dans le non-dit, dans l’occulte, c’est difficile d’y revenir ».

Il y parvient pourtant, avec ce film déchirant d’émotion, comprenant enfin cette tristesse qui n’était pas la sienne. « Le film parle de cette mémoire inconsciente, qui fait ce que l’on est mais qu’on ignore souvent, et qui fait qu’on réagit dans certaines situations avec une sensibilité qui appartient à cette histoire que parfois on ignore », précise Eric, « Ce n’est qu’en apprenant l’existence de cette enfant, et en projetant de faire ce film-là, que j’ai compris de quoi parlait mon premier film, Le Passager, j’ai compris bien après que je parlais de ma sœur ».

Et même lorsqu’il filme son père sur son lit de mort, c’est encore avec une grande délicatesse. « J’avais décidé de le faire, je pense que c’est bien de voir ces images, j’étais déjà dans mon histoire, j’ai hésité, mais ça passe, j’ai l’impression que ce n’est pas voyeur », estime le réalisateur. Tout comme il n’y a jamais rien de voyeur à raconter l’histoire de Christine, qui repose en paix, au Carré 35.

Patrick TARDIT

« Carré 35 », un documentaire d’Eric Caravaca (actuellement en salles).

Images du bonheur en Super 8, le mariage de ses parents, au Maroc.

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