Allégorie de l’histoire contemporaine de la Corée, le film du cinéaste Yeon Sang-ho est aussi un drame social et familial, qui questionne sur la beauté et la laideur.

C’est du bout des doigts qu’il voit le monde, avec ses mains qu’il « sent » l’univers autour de lui. Aveugle de naissance, Im Yeong-gyu est maintenant un vieil homme, honoré pour ses talents de maître artisan, fabricant de superbes sceaux, un graveur aux belles mains à peine marquées par une cicatrice, toujours à la recherche de la beauté malgré son handicap. Un talent qui lui vaut d’être interviewé pour un documentaire, tandis que son fils, adulte qui lui ressemble, prend soin de lui. L’acteur Park Jeong-min joue ainsi un double rôle, le fils et son père jeune, dans « The Ugly » (sortie le 29 juillet), film du cinéaste coréen Yeon Sang-ho, à qui l’on doit notamment « Dernier train pour Busan » et « Peninsula », qui adapte ici son premier roman graphique, « Face ».
Le fils reçoit un curieux appel du commissariat : sa mère disparue depuis longtemps, dont il ne sait rien, dont il n’a même pas de photo, a été retrouvée. Ou plus exactement, ce qu’il reste de son corps, un squelette découvert sur un chantier, sa mort remontant à une quarantaine d’années. Lors des funérailles, le fiston découvre ses tantes, une rencontre surréaliste où les propres sœurs de la défunte racontent qu’elle était « assez laide », « une mocheté » disent-elles.
Le respect ou le mépris

Flairant une histoire plus intéressante que le portrait d’un artisan aveugle, fût-il « un miracle vivant qui a décidé de son destin », la réalisatrice change de sujet et, accompagnée du fils, enquête sur le passé de cette curieuse mère et épouse. Retrouvant d’anciens collègues d‘un atelier de couture, leur description n’est pas flatteuse non plus : visage ingrat, « pas beau à voir », « sale et d’une laideur monstrueuse », surnommée « Tête-de-cul ». Et une travailleuse discrète et silencieuse, qui ne se plaignait jamais, moralement exemplaire, prenant la défense d’une collègue agressée par un patron pervers.
Du « laideron » on ne voit pas le visage, caché par de longs cheveux, à peine le menton, lors des flash-backs retournant de son vivant, dans les années 70. Chapitrés par les interviews et récits de témoins, le film est pour le cinéaste une allégorie de l’histoire contemporaine de la Corée, un autre miracle « économique » celui-ci, la fulgurante croissance bâtie sur un enfer social. Scénario original, « The Ugly » est aussi un drame social et familial, sombre, qui interroge sur la beauté et la laideur, les préjugés, le respect offert à la beauté et le mépris asséné à la laideur.
Toute la morale de l’histoire (dont la résolution est terrible) tient dans une photo, la seule existante de l’invisible disparue, qu’on ne verra qu’au final, et qui révèle la réalité de son visage.
Patrick TARDIT
« The Ugly », un film de Yeon Sang-ho (sortie le 29 juillet).