Testé sur le terrain ukrainien, généralisé de l’Iran à l’ouragan Helene, le système développé par Palantir s’impose comme la colonne vertébrale de l’armée américaine et suscite autant d’admiration que d’inquiétude.

Lancé en 2017 comme simple outil d’analyse de vidéos de drones, Project Maven a donné naissance à une plateforme tentaculaire, le Maven Smart System (MSS). Déployée dans la quasi-totalité des commandements américains, utilisée par l’OTAN et déjà éprouvée en Ukraine, elle incarne la promesse et les zones grises de l’intelligence artificielle appliquée à la guerre.
D’un projet expérimental à l’ossature du commandement multidomaines
Depuis son lancement en 2017 par le Pentagone, Project Maven a profondément transformé la façon dont les États-Unis analysent le champ de bataille et conduisent leurs frappes. Sa plateforme phare, le Maven Smart System (MSS), développée principalement par Palantir, s’impose aujourd’hui comme l’outil central du commandement et du contrôle multidomaines (CJADC2), la doctrine américaine visant à relier en temps réel capteurs, armes et décideurs sur tous les théâtres, terre, air, mer, espace et cyber.
Le programme n’a pourtant pas toujours été porté par Palantir. En 2017, le contrat initial, d’environ 9 millions de dollars, avait été confié à Google. La firme s’était retirée en 2018 après la mobilisation de plusieurs milliers de ses employés, opposés à l’implication de l’entreprise dans un projet militaire.
Palantir a repris le flambeau et s’est imposé depuis comme l’intégrateur logiciel de référence du programme, aux côtés d’autres partenaires spécialisés dans la fusion de capteurs ou l’informatique en nuage.
Conçu à l’origine pour traiter le flux massif d’images et de vidéos provenant des drones, le système est devenu bien plus ambitieux. Il fusionne désormais des données issues de plus de 150 sources différentes : satellites, radars, drones ISR, renseignement électronique, réseaux sociaux et rapports de forces amies, pour offrir aux opérateurs une vue unique, synchronisée et en temps quasi réel du champ de bataille.
De la collecte de données à l’ordre de frappe
Avant Maven, les analystes militaires passaient l’essentiel de leur temps à rassembler des informations dispersées entre de multiples systèmes. Certains témoins estiment que jusqu’à 97 % du travail consistait simplement à collecter les données, ne laissant que 3 % à l’analyse proprement dite. Les volumes d’images collectées dépassaient largement les capacités humaines : une seule journée de données satellitaires commerciales pouvait nécessiter des décennies de travail manuel pour être exploitée.
MSS inverse cette logique. Grâce à la vision par ordinateur et, plus récemment, aux grands modèles de langage (LLM), le système détecte automatiquement des objets d’intérêt, les classe — ennemis, alliés, civils —, les géolocalise et propose des options de frappe. L’opérateur peut ensuite sélectionner une cible, comparer les moyens disponibles (distance, temps de vol, munitions, présence de forces amies) et transmettre un ordre, le tout depuis une interface unique.
Sur le volet des grands modèles de langage, Anthropic a été la première entreprise d’IA de pointe à faire fonctionner ses modèles sur les réseaux classifiés utilisés par MSS, dans le cadre d’un partenariat noué avec Palantir fin 2024 et élargi par un nouveau contrat avec le Pentagone en juillet 2025.
Les gains de productivité revendiqués sont spectaculaires. Lors des exercices Scarlet Dragon du XVIII Airborne Corps, une équipe d’environ vingt personnes aurait atteint des performances comparables à celles de la cellule de ciblage critique de l’opération Iraqi Freedom, qui mobilisait plus de 2 000 personnels.
Un déploiement qui dépasse largement le champ de bataille
Au-delà du ciblage, Maven Smart System gère la conscience situationnelle, la planification opérationnelle, la logistique et même le soutien aux autorités civiles, comme lors de la réponse à l’ouragan Helene en 2024. Il s’interface avec des systèmes existants : artillerie HIMARS, systèmes de planification aérienne et intègre des outils d’IA générative permettant des interactions en langage naturel.
Déployé en production dans la quasi-totalité des commandements combattants américains (CENTCOM, EUCOM, INDOPACOM, etc.) ainsi qu’au sein de l’état-major interarmées, le système revendiquait environ 80 000 utilisateurs à l’été 2026, un chiffre qui aurait doublé à plusieurs reprises depuis le début de l’année selon les données communiquées par le Pentagone. Son adoption s’est étendue aux Marines et à l’OTAN, qui a acquis sa propre version en 2025 pour améliorer sa connaissance du champ de bataille, sa logistique et l’acquisition de cibles. Le Royaume-Uni a de son côté signé un partenariat stratégique pouvant atteindre 1,5 milliard de livres avec Palantir.
Le plafond du contrat liant le Pentagone à Palantir a été porté à près de 1,3 milliard de dollars jusqu’en 2029, après un contrat de 480 millions de dollars signé en 2024 puis relevé de 750 millions supplémentaires en mai 2025. En mars 2026, un mémo du numéro deux du Pentagone, Steve Feinberg, a fait de MSS un programme de référence (« program of record ») placé sous la responsabilité du Chief Digital and AI Office et porté par le vecteur contractuel de l’armée de terre, une consolidation administrative destinée à pérenniser et sécuriser son financement.
L’épreuve du terrain ukrainien
C’est en partie sur le théâtre ukrainien que le système a été mis à l’épreuve. Selon une enquête du New York Times publiée en 2024, les forces ukrainiennes ont opéré une version restreinte de Maven, ne donnant pas accès aux renseignements américains les plus sensibles, et dont les résultats sur le terrain ont été jugés inégaux. Cette expérience aurait toutefois nourri la réflexion du Pentagone sur la fragilité des capacités de surveillance aérienne dans un environnement électromagnétique contesté, et sur la nécessité de concevoir des chaînes de ciblage capables de continuer à fonctionner, même en mode dégradé, face aux capacités de brouillage adverses.
Des responsables de Palantir ont par ailleurs indiqué que certaines de ces technologies avaient été déployées en Europe dans le cadre du suivi de la crise ukrainienne par des partenaires militaires alliés. Le dispositif reste toutefois documenté de façon parcellaire, la plupart des détails opérationnels demeurant classifiés.
Une transformation sous surveillance
Si les responsables insistent sur le fait que la décision finale de frappe reste humaine, la vitesse atteinte par le système interroge. Lors de l’opération Epic Fury, menée contre l’Iran fin février et en mars 2026, l’armée américaine revendique avoir frappé entre 5 500 et 6 000 objectifs en trois semaines, dont un millier dès les premières vingt-quatre heures, une cadence rendue possible, selon le Pentagone, par la compression du « kill chain », le processus qui va de la détection d’une cible à sa neutralisation, désormais réduit d’heures à quelques minutes. Une telle vitesse de décision, aussi encadrée soit-elle par une validation humaine, soulève des questions éthiques et opérationnelles quant à la place réelle du jugement humain dans la boucle.
L’architecture ouverte de la plateforme, qui permet d’intégrer des solutions tierces (un constructeur de drones allemand a par exemple connecté ses propres outils de commandement à MSS lors d’une démonstration organisée par l’OTAN en novembre 2025), en fait aussi un socle potentiel pour de futures capacités, dont l’ampleur exacte reste difficile à évaluer de l’extérieur.
En moins de dix ans, Project Maven est passé d’un outil d’aide à l’analyse d’images à ce que plusieurs observateurs qualifient déjà de véritable « système d’exploitation » de la guerre moderne. Le Maven Smart System illustre concrètement ce que l’intelligence artificielle peut apporter au combat : non pas remplacer le combattant, mais lui donner, selon ses promoteurs, un avantage décisif en vitesse et en clarté décisionnelle, un pari dont les conséquences à long terme, éthiques comme stratégiques, restent à mesurer.
🚨🇺🇸🇺🇦 PALANTIR S’IMPLANTE AU CŒUR DE LA NOUVELLE INDUSTRIE DE DÉFENSE UKRAINIENNE
Le patron de Palantir, Alex Karp, va devenir le principal investisseur d’une nouvelle entreprise de défense lancée par l’ancien ministre ukrainien de la Défense.
Un rapprochement loin d’être… pic.twitter.com/5ycEq8QJJi
— Camille Moscow 🇷🇺 🌿 ☦️ (@camille_moscow) September 1, 2026
Le système de surveillance le plus effrayant jamais vu !! pic.twitter.com/vwGjYiMuIN
— Renard Jean-Michel (@Renardpaty) August 28, 2026