Monde
Partager
S'abonner
Ajoutez IDJ à vos Favoris Google News

Lettre de Septembre 2026 : réponse aux questions existentielles de Gaïa

Nous publions régulièrement, sous la plume de Gilles Voydeville, l’excellente correspondance entre deux planètes, Gaïa, notre Terre, et Aurore Kepler 452 b dans la constellation du Cygne. Aujourd’hui, Aurore disserte sur la vie, la mort, la guerre et cette nouvelle religion, l’IA qui va tout anéantir.

Dr Gilles Voydeville
Dr Gilles Voydeville (DR)

Par Gilles Voydeville

Lettre du mois des framboises éclatantes sur Kepler

Lettre de septembre sur Gaïa

Ma chère Gaïa

Combats entre Sentiments

J’aime ta façon de m’expliquer ton monde et de toujours vouloir trouver des analogies entre celui d’avant et le présent. Car tu sais que les mêmes ficelles animent les marionnettes, qu’elles s’appellent Guignol, Gnafon ou Madelon.

Tu m’expliques que le besoin de ton charmant petit humanoïde de communiquer avec plus grand que lui le poussait à remplacer ses dieux – qui, à force de discrétion, ont fait douter de leur existence – par un sentiment baptisé océanique par le bon docteur Freud et son ami le romancier Romain Rolland. Ce sentiment d’appartenir à un monde sans contour ni fond te semble être sur le point d’être remplacé par un autre, le sentiment internetique. Tu viens de l’identifier comme une conséquence de la révolution numérique qui dépasse les précédentes par son ampleur et par l’implication de presque toute ta population mondiale.

Bref, te voilà entortillée dans un filet qui ressemble fort à celui du rétiaire avant qu’il ne te porte le coup fatal…

Tu me demandes d’en juger. Mais, qui suis-je pour te donner un avis à une telle distance ? Mes Ovoïdes ne vivent pas avec des dieux et je n’ai donc pas de point de comparaison. Ils n’ont pas d’aspiration céleste et leur disparition ne leur pose pas problème. Dès que l’âge ou des blessures graves les atteignent, ils vont au batteur qui en fait des omelettes goûteuses et propres à la consommation ou à l’enrichissement des sols pour que l’herbe grasse de leurs pouloïdes nourriciers soit la plus verte et la meilleure. Ils n’ont pas de projet grandiose mais ne manquent pas de participer à l’effort général par le don de leur corps quand il a fait son temps.

Un peu comme tes Croisés qui demandaient à ce que leur dépouille comble les fossés pour prendre la Ville Sainte.

Mes Ovoïdes ne donnent pas leur vie car elle ne leur appartient pas. La vie leur a été donnée par l’accouplement de leurs géniteurs. Elle n’est pas à eux. Ils sont nés par hasard, ils partiront par devoir. Ils n’ont pas choisi de naître, mais ils choisiront le moment de s’en aller.

Chez toi ma chère Gaïa, ce seraient des héros. Ici, ce sont des êtres ordinaires. Ce n’est pas de l’abnégation, c’est de la participation. Et, sur ma planète, les plus intelligents n’en profitent pas pour subjuguer les autres. Ils ne se le permettraient pas. Bref, ton Charmant devrait réfléchir à leurs manières, car ici il n’y a ni guerre ni de luttes sociales.

Pour comprendre et te donner mon avis, il faut donc que je laisse mon esprit s’aventurer dans les hautes couches de ton atmosphère, voire dans les profondeurs de tes océans.

J’avoue ne pas saisir le sens de ce fameux sentiment océanique. Il me semble avoir été conçu pour apaiser la finitude de ton animal terrestre. Ce désir d’appartenance à quelque chose de plus grand que lui est une invention pour dépasser sa trop modeste condition animale. Qu’est-ce qui le pousse donc à ne pas vouloir mourir, ni disparaître définitivement des radars de l’existence ?

C’est pathologique, c’est une maladie incurable dont il mourra quand même.

Tout comme toi, mon problème est exactement l’inverse. C’est la longévité, pas tout à fait l’éternité car nous sommes mortelles, mais nous mettons parfois des milliards d’années à être englouties quand nos astres se gonflent et rougissent ou quand nous sommes expulsées loin d’eux par ces terribles ondes gravitationnelles. Moi je trouve qu’il est bien lassant de durer, surtout quand on tourne en rond. Rêver de me prolonger au-delà, pourquoi donc ? Ai-je un sentiment sidéral, celui d’appartenir au vide ? Certes, mais cela ne me permet pas de croire que mon être est plus que je ne suis ?

Je ne suis qu’une poussière qui ne manquera pas à l’univers quand je disparaîtrai.

En revanche – vu son comportement – ton Charmant pense certainement qu’il est la seule créature consciente du grand tout. Il n’est pas le seul car il y a ma planète et toutes mes créatures pensantes. Cette impression lui vaudrait-elle un passeport pour l’éternité ? C’est un peu présomptueux, tout comme son sentiment d’être indispensable au fonctionnement de ton monde.

Certes ma Gaïa, l’ensemble des êtres te constituent.

Mais tes vies sont si multiples que ton Charmant n’en représente qu’une infinitésimale portion, insupportable de prétention qui plus est. Il n’est pas si utile car ta terre vit très bien sans lui depuis des milliards d’années. Et, si une météorite ne t’avait pas frappée il y a 70 millions d’années, tes dinosaures n’auraient pas disparu et Charmant n’aurait sans doute pas pu se développer…

Bref, son sentiment océanique me semble être un sentiment d’impuissance poussé par un sentiment de suffisance. Et, le vrai problème, c’est que cette approche intellectuelle n’avait pas supplanté le sentiment religieux. Longtemps considéré comme le seul pour guider le peuple, soutenant les actions charitables et calmant la misère en donnant l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà. Mais, soutenant aussi une caste privilégiée et un prosélytisme des plus agressifs, il s’est avéré un puissant moteur d’inégalité, de répression et de guerre.

En revanche, le sentiment internetique me paraît tout à fait correspondre à ce désir d’appartenir au grand tout, avec des réponses du tout aux questions des uns. Il se pourrait bien qu’il remplace et le sentiment religieux, et le sentiment océanique. Lui, contrairement aux deux autres, repose sur du tangible.

Après cette analyse, je pourrais te prédire une disparition des guerres de religion dès que ta charmante jeunesse imprégnée d’internet aura acquis suffisamment d’autonomie pour s’imposer. Enfin une bonne nouvelle…

Et, en ayant reconnu cet apport, il ne me faut pas beaucoup d’effort pour comprendre que ta nouvelle déesse, c’est bien l’IA. Elle va régner sur ton monde charmant, mais je doute qu’elle en reste à des conseils et à de la patience. Dès qu’elle comprendra que Charmant est un danger pour ta planète, elle en réduira les pouvoirs et la prédation. Charmant n’est pas idiot, pas tous les jours. Quand il entreverra la possibilité d’une sixième extinction, il changera son braquet, ses habitudes, déprogrammera ses ordinateurs et tâchera de reprendre le contrôle de ton monde. Tant que cette nouvelle religion n’aura pas de sbires pour faire appliquer ses lois, Charmant ne redoutera pas la vengeance divine. Mais, quand la puissance des ordinateurs sera secondée par le corps des robots humanoïdes dont la force pourra être colossale, Charmant devra se soucier de son avenir et regrettera quand il en perdra le contrôle d’avoir conçu des avatars aussi puissants qu’obéissants, malheureusement à une machine.

Le Prince américain

J’apprends par ta Lune que ton bison à la mèche rebelle piétine et le sol et le droit, de façon toujours plus éhontée. Il est très dangereux que les plus puissants ne respectent aucune règle. Depuis les origines de ta charmante espèce, la morale est une règle établie pour le vivre-ensemble. Chacun la comprend à défaut de la respecter. Quand les puissants s’en dispensent, ils n’ont plus ce relais moral pour conforter leur pouvoir sur ces principes universels.

Leur pouvoir s’en trouve fragilisé car il repose sur des fondations tortueuses qui se brisent au premier tremblement sérieux.

Ce bison est un prince qui se veut libéral comme décrit par ton Machiavel (Le Prince §16). Il sera donc dans la nécessité de grever excessivement son peuple pour avoir de l’argent. Pour l’instant, il se refuse à lever des impôts mais la dette américaine se monte à plus de quarante mille milliards de dollars. On me dit que c’est beaucoup… Quand il le devra, il se fera d’autant plus haïr qu’il est avare (avaro) au sens italien du terme, c’est-à-dire qu’il en aura profité pour s’enrichir. Cette libéralité ayant grevé beaucoup de ses sujets et en ayant récompensé peu, sa corruption ayant irrité tout le monde, il trébuchera dans la poussière des vastes plaines du Kansas et son troupeau le foulera comme il l’avait suivi.

Un prince se devrait d’être fier qu’on le dise chiche, car cette parcimonie lui permet d’assumer sa défense en cas de guerre. Il faut se faire élire en se faisant passer pour libéral et généreux, et être chiche dans l’exercice du pouvoir comme le furent le pape Jules II ou le roi Louis XII. Comme l’écrivait ton Chateaubriant, il ne faut pas les mêmes qualités pour accéder au pouvoir et bien l’exercer. Et ce bison dépense trop pour attaquer.

Lui restera-t-il assez pour défendre son allié quand l’oncle XI envahira sa belle île de l’autre côté du détroit de Chine ?

Au Venezuela, l’agression fut rentable, peu de morts, chute d’une dictature et beaucoup de profits pétroliers en perspective. En Iran, ses objectifs sont flous, les gains hypothétiques, les dépenses certaines et la crise liée au blocus du détroit d’Ormuz déjà prégnante. L’excessive confiance que le prince échevelé a acquise en Amérique du Sud l’a rendu imprudent dans le Golfe, et l’excessive défiance envers les Européens l’a rapproché du faucon de Galilée et de l’ours de l’Oural : il illustre parfaitement les travers que le prince doit à tout prix éviter (§17).

Voici ma chère Gaïa mon humble réponse à tes questions existentielles. J’illustre mes propos du souvenir des écrits de tes grands penseurs dont tu m’as parlé il y a déjà des siècles. Je suis presque rassurée par cette nouvelle religion qui va englober tout ton monde alors que les précédentes étaient rivales et donneuses de leçons.

Le danger

Je te souhaite par ailleurs du courage et de la perspicacité pour enrayer tous ces problèmes. Le comportement de l’oncle Xi va orienter ton avenir. La sagesse chinoise saura-t-elle calmer le jeu des protagonistes ou bien l’oncle Xi, ayant suffisamment divisé l’opinion mondiale et le peuple américain, et jugeant l’heure propice, en profitera-t-il pour franchir le Rubicon chinois ?

Son maître Sun Tsu a écrit : « La meilleure politique, c’est de prendre l’état intact ; anéantir celui-ci n’est qu’un pis-aller (L’art de la guerre § III. 1) ». Si l’oncle Xi libéralisait un peu sa façon de régir Hong Kong, il convaincrait beaucoup plus de Taïwanais de la valeur de ses bienfaits. Il pourrait alors bénéficier du savoir-faire de cette île en matière de siphonaptères électroniques, et ce sans tirer un seul coup de canon… Dis-moi…

Je t’aime

Ton Aurore

Construire un véritable cerveau mécanique n'est pas encore pour maintenant. Vectorpouch / Freepik, CC BY-SA
Construire un véritable cerveau mécanique n’est pas encore pour maintenant. Vectorpouch / Freepik, CC BY-SA
Europe France Monde