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Du danger de la stratégie nucléaire US-OTAN pour l’Europe (2)

Sous le titre « Géopolitique : pour un nouveau ordre international », nous avons publié le 4 mai dernier une analyse du Centre de Réflexion Interarmées (CRI). Voici le deuxième volet de cette étude intitulée « Œuvrer pour un ordre international différent : Une grande ambition pour la France et pour l’Europe »

Extension de l'OTAN en 2019
Extension de l’OTAN en 2019 (wikimedia Commons)

Opposée à la bataille nucléaire et à la riposte graduée formalisée par Mac Namara, car portant en germe le risque d’escalade, la France devenue puissance nucléaire, a formalisé la notion d’«ultime avertissement». Contrairement à l’approche des USA et de l’OTAN, ce refus de toute bataille nucléaire est un invariant du concept français, la seule évolution étant sémantique : tactique-préstratégique-ultime avertissement . La frappe d’ultime avertissement est toujours unique, non renouvelable mais, depuis 1995, elle est «adaptée » quant au choix des cibles retenues par le Président de la République.

Escalade nucléaire

OTAN
OTAN

Or le nouveau concept US intègre d’emblée dans la confrontation militaire une bataille nucléaire de l’avant conçue comme un continuum de l’engagement conventionnel avec l’emploi possible de charges nucléaires de faible puissance sur la ligne de front. Cet engagement provoquerait une riposte russe immédiate et une escalade nucléaire impliquant tous les membres de l’OTAN du fait que les frappes occidentales auraient lieu directement sur le sol russe et non plus comme au temps de la guerre froide sur les territoires des ex-pays satellites du Pacte de Varsovie.
La France, comme membre de l’organisation militaire se retrouverait gênée voire empêchée de mettre en œuvre sa propre manœuvre dissuasive et l’ ultime avertissement perdrait toute la signification que nous voulons lui donner, puisque, noyé dans un combat nucléaire de l’avant, il ne serait plus « qu’un coup parmi d’autres » qui eux, nous échapperont complètement.
Non seulement le concept otano-américain est en opposition frontale avec le principe même de la dissuasion française rappelé par le Président de la République à l’École de guerre, mais surtout il rend caduque toute possibilité de l’ultime avertissement unique que nous prônons.

Anti-Russe

Cette contradiction entre notre stratégie nationale et la doctrine nucléaire américaine, se trouve désormais renforcée par le changement de nature du bouclier anti-missile américano-otanien, qui apparaît de facto comme véritablement anti-Russe.
En effet, cette défense antimissile balistique en Europe (BMDE), lancée en 2009 contre la « menace iranienne », concrétise la volonté des États-Unis et de l’OTAN de rendre possible la création d’un champ de bataille sur les frontières orientales de l’Union Européenne, protégé contre toute riposte russe afin de permettre ainsi le « bon déroulement » de la bataille de l’avant, y compris nucléaire .
Dans ce nouveau contexte, l’insertion dans ce bouclier anti balistique de l’OTAN de certains des moyens français – logique à l’époque (contre la menace iranienne alléguée) pour la protection du territoire national – va désormais changer complètement de nature, puisqu’elle va cautionner ce concept américain du champ de bataille nucléaire de l’avant en participant à sa protection et ce sur la frontière russe !

Sortir du piège

De purement défensive, notre position ne manquera pas d’apparaître offensive et agressive pour la Russie.
Nous sommes clairement là face à un double empêchement :
– Celui d’exercer notre stratégie de dissuasion nucléaire et de mettre en œuvre l’ ultime avertissement,
– et celui d’un rapprochement avec la Russie.
Il est donc grand temps pour notre pays de sortir de ce piège.
Le premier pas, même symbolique, serait le refus de laisser l’armée française participer à tout exercice OTAN de ce type, sur les frontières de la Russie.
Mais au-delà, pour frapper les esprits et permettre l’établissement de ce nouvel ordre international que le Président de la République appelle de ses vœux en œuvrant pour une plus grande autonomie de l’Europe, faudra-t-il, tout en restant fidèle à nos alliés, en venir à une nouvelle sortie, comme en 1966, de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN ?

La France a toujours été un allié fidèle

La France a, à travers tous ses gouvernements, continué à affirmer sa liberté d’appréciation et de pensée, mais elle n’a jamais trahi la cause européenne, ni ses alliés au premier rang desquels les États-Unis, quand la cause était juste.
La France, première puissance militaire d’Europe malgré ses faiblesses (faiblesses numériques en hommes et matériels), est présente sur tous les segments de combat. Possédant des forces intégrables, fréquemment intégrées, fidèles et fiables, présentes et de valeur reconnue sur tous les théâtres d’opérations, elle est la seule puissance européenne dotée d’armes nucléaires indépendantes.
De fait aujourd’hui, la vraie question est de savoir si la France doit poursuivre une politique qui la conduit au bord de la schizophrénie : comment peut-on, à la fois, garder son libre arbitre quant à la manière de défendre ses intérêts vitaux par une stratégie dissuasive s’appuyant notamment sur des forces nucléaires indépendantes, et « en même temps », comme membre de l’organisation militaire intégrée, dépendre des États-Unis seuls maîtres de l’engrenage de la bataille de l’avant vers l’option nucléaire ?
Pour toutes ces raisons, il est de son devoir, d’aucuns diront qu’il est du génie de la France, de savoir dire non à la poursuite de la politique américano-otanienne de provocation et de création artificielle de l’ennemi Russe, suicidaire pour l’Europe et pour le monde.

Logo CRI
Logo CRI

Pour le Cercle de Réflexions Interarmées.

Général (2S) François Torrès
Général (2S) Jean-Claude Rodriguez
Général (2S) Jean-Serge Schneider
Général (2S) Grégoire Diamantidis
Général (2S) Marc Allamand
Général (2S) Jean-Pierre Soyard
Contre-Amiral (2S) François Jourdier
Général (2S) Jean-Claude Allard
Général (2S) Christian Renault
Capitaine de Vaisseau (ER) Alexis Beresnikoff
Monsieur Marcel Edouard Jayr

Présentation du CRI et de l’étude

Général Dominique Delawarde
Général Dominique Delawarde

Par Dominique Delawarde

Sous le titre : « Œuvrer pour un ordre international différent : Une grande ambition pour la France et l’Europe » le Centre de Réflexion Interarmées (CRI) vient d’entreprendre une réflexion en trois étapes, dont le contenu est tout entier résumé dans son titre.
Cette réflexion est particulièrement intéressante pour trois raisons :
1 – Elle a été conduite par des officiers généraux des trois armées (Terre, Air et Marine) qui ont tous vécu la guerre froide et qui ont tous été formés dans l’anti-soviétisme primaire des années 60 et 70. Ces officiers généraux ont aussi vécu de l’intérieur les dérives de l’Alliance Atlantique à partir des années 1990. Ils ont réfléchi rétrospectivement, parce qu’ils en avaient le temps, sur des événements qu’ils ont bien connus et sur l’évolution de la place et du rôle de la France dans l’Alliance. Ils nous livrent leurs conclusions.
2 – Le Centre de Réflexion Interarmées est vraiment indépendant. C’est un Think tank qui se réunit et travaille en marge des institutions officielles et dont l’avis, si pertinent soit-il, ne reflète pas la doctrine officielle. Celle-ci est, hélas, élaborée par des politiques, des hauts-fonctionnaires et des militaires très impliqués dans l’action immédiate et qui, « le nez dans le guidon », n’ont pas forcément le recul nécessaire pour réfléchir et remettre en cause les données de base de leur formation initiale, très fortement imprégnée de russophobie.
3 – Un nouveau concept stratégique de l’OTAN est en cours d’élaboration pour une publication en 2021. Un tel concept est valide et pleinement efficient à la seule condition que les Etats membres de l’alliance et les hauts responsables militaires en charge de l’appliquer y adhèrent sans réserve. Si ce n’est pas le cas, la solidité de l’Alliance s’en trouve inévitablement affectée. Un soldat a besoin de savoir pourquoi, ou pour qui, on lui demande d’exposer sa vie. Les autorités politiques et militaires qui préparent le nouveau concept stratégique doivent donc impérativement connaître les conclusions de cette réflexion émanant d’un Think tank qui ne manque ni d’expérience, ni d’expertise, ni surtout d’indépendance.
Ma conclusion est simple : Cette étude n’a été signée que par ses auteurs, mais elle pourrait très facilement l’être par plus d’une centaine d’officiers généraux, de diplomates, de géopoliticiens français reconnus, d’universitaires, de hauts fonctionnaires etc. Elle doit être portée à la connaissance des décideurs, mais aussi à celle du grand public.

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