Edition du samedi 21 octobre 2017

Aux États-Unis, la culture des armes, c’est plus fort que tout

La culture des armes enracinée aux Etats-Unis (EuroNews)

La culture des armes enracinée aux Etats-Unis (EuroNews)

Jean-Éric Branaa, Université Paris II Panthéon-Assas

On ne pensera jamais plus à Las Vegas de la même façon. Dans le monde entier, cette ville est le symbole du jeu, des loisirs, d’une insouciance extrême. D’ailleurs, même pour ses lois, le Nevada est insouciant : s’agissant du contrôle des armes, il a la législation la plus permissive du pays. On peut aller et venir presque partout avec une arme. Bien entendu, les grands hôtels de la ville interdisent les armes, ce sont des « gun-free zones », comme certaines boutiques, cinémas, théâtres ou quelques autres lieux, mais cela reste dans leur règlement intérieur : il n’y a pas de contrôle, pas de barrière de sécurité, aucun filtrage, aucune fouille. Au lieu de cela, tout est bon enfant et les touristes déposent leur arme à la réception, à leur arrivée. C’est standard. Personne ne se pose de questions.

Une longue liste de carnages

59 personnes ont été tuées devant l’hôtel Mandalay Bay ce dimanche soir 1er octobre, peu après 22 heures (heure locale). On dénombre aussi plus de 500 blessés. Las Vegas s’est donc ajoutée sur la longue liste des tueries de masse. Et à la première place. C’est désormais la tuerie de Las Vegas la plus meurtrière, détrônant Columbine, Virginia Tech, Sandy Hook, Roseburg ou Orlando dans cette liste macabre. Que des noms que l’on préférerait oublier !

Depuis l’élection de Donald Trump, en novembre 2016, les États-Unis n’avaient plus connu un seul massacre de masse. Pendant la campagne, en juin 2015 d’abord, un homme avait tué neuf personnes dans une église de Caroline du Sud. En décembre 2015, un centre californien d’aide aux sans-abris était victime d’un forcené, qui tuait 14 personnes. Après l’élection de Barack Obama, en 2008, les États-Unis avaient à l’inverse connu 27 cas de fusillades, en ne comptant que celles perpétrées par des forcenés souhaitant causer un massacre. Barack Obama avait alors qualifié ces fusillades avec un mot terrible : « C’est devenu une routine ».

Donald Trump a répliqué dans son discours d’investiture :

« Ces carnages ont volé trop de vies dans notre pays à cause du laxisme des dirigeants. Cela s’arrête ici et cela s’arrête maintenant.»

Pourtant, quand le pays s’est réveillé sonné, lundi matin, l’impensable s’était produit.

Progrès de la technologie… et augmentation du nombre de morts

La facilité à se procurer de l’armement peut expliquer une partie du lourd bilan : depuis 2008, près de 200 personnes ont été tuées, dont une bonne part d’enfants et de jeunes étudiants. À huit reprises, ce sont des universités qui ont été frappées, et en une occasion, la tuerie de Newton en 2012, une école primaire a été visée. C’était le 14 décembre 2012 : vingt écoliers âgés de 6 à 7 ans sont tombés sous les balles d’un tueur solitaire dans le Connecticut.

Aujourd’hui, les armes à feu sont un symbole fort qui ne laisse personne indifférent : depuis plus de 400 ans, elles sont brandies comme le symbole de la défense de la démocratie américaine. Mais cette prolifération des armes à un prix : à mesure que la technologie progresse, le nombre de morts par balle est en constante augmentation : de 15 000 à 30 000 décès par armes à feu aux États-Unis par an, dont 3 000 enfants en moyenne.

Le droit de porter une arme remonte à 1791, et il n’a jamais été remis en question depuis. Pourtant, le monde a quelque peu changé : aujourd’hui, avec une arme moderne, une seule personne peut faire les mêmes ravages que toute une armée autrefois. En revanche, les positions ont tendance à se radicaliser et deviennent un enjeu politique.

Le droit de porter une arme est inscrit dans la Constitution américaine, et c’est précisément ce qui le protège. Depuis deux siècles, tout le monde se déchire sur le sens à donner à ce texte constitutionnel. Ses opposants expliquent depuis toujours que cet amendement est victime d’une surinterprétation : ils réfutent l’idée selon laquelle la volonté originelle était de laisser chaque habitant s’armer. Pour eux, seuls le contexte et la période historique expliquent cet amendement : à l’époque, il n’y avait pas de police pouvant assurer la protection des individus, en particulier hors des villes. La possession d’une arme était donc nécessaire face aux nombreux dangers (les indiens, les Français, les gangsters ou les animaux sauvages…)

En revanche, les pro-armes prennent cet amendement au pied de la lettre en récupérant l’histoire américaine à leur compte : les colons se sont défendus par les armes contre les Britanniques, permettant la naissance des États-Unis, alors que le roi George III avait ordonné la saisie de toutes les armes des insurgés. Ainsi, dans la tradition américaine, le port d’arme est devenu une façon d’assurer sa défense.

Les armes, un objet culturel

Bien au-delà de la question politique, il faut aussi se rendre compte qu’une arme est un objet culturel structurant dans ce pays, indissociable de la légende de l’Ouest américain. Comme cette culture appartient à tous, la vente des armes est également devenue une action populaire : cela peut paraître impensable en France, mais il existe aux États-Unis des « gun shows », des foires aux armes, où est présenté tout l’arsenal disponible sur le marché. On y va en famille, on essaye les fusils, puis on va s’entraîner avec ses enfants sur des champs de tir. C’est un espace de sociabilité comme un autre.

Aujourd’hui, même les plus banals catalogues de la grande distribution, envoyés dans les boîtes aux lettres américaines, proposent des armes à la vente. Imaginez le catalogue de la Redoute avec 30 pages de revolvers et de fusils, entre le linge de maison et les appareils ménagers ! Et après chaque tuerie, on constate une nette augmentation des ventes, comme c’est encore le cas après Las Vegas.

Par ailleurs, on découvre le plus souvent que les tueurs étaient férus d’armes et fréquentaient ces « foires aux flingues ». Stephen Paddock, le meurtrier de Las Vegas, en possédait 42. Il faisait donc partie de ces 3 % d’Américains qui, ensemble, possèdent la moitié des armes en circulation : près de 300 millions, quasiment autant que d’habitants.

Il est difficile de comprendre le débat local sur les armes si on ignore l’importance que les Américains accordent à la chasse et à la nature. Les défenseurs du port d’arme mettent aussi en avant cet amour des grands espaces, tout autant qu’un besoin de défense individuelle. Le pays compte 13 millions de chasseurs. Leur nombre augmente chaque année et leur influence ne cesse de croître. La chasse est profondément ancrée dans la culture locale. Les chasseurs sont également très actifs dans la défense de la nature. D’ailleurs, ils ont contribué à faire adopter voici plusieurs décennies des taxes qui sont prélevées sur les ventes d’armes à feu et qui alimentent les fonds de protection de la nature.

Armes des campagnes et armes des villes

La question des armes à feu continue à diviser le pays, une division qui réapparaît à chaque fois que le pays est frappé par une tragédie, comme celle de ce dimanche à Las Vegas. Selon certains médias proches du camp progressiste, que les républicains rejettent avec force, les armes à feu sont néfastes. Par conséquent, si vous en possédez une, vous n’êtes pas quelqu’un de recommandable ! Les habitants des zones rurales ne voient pas les choses de cette façon : pour eux, ces armes font partie de la culture, de l’art de vivre.

La situation est, bien évidemment, tout à fait différente dans la plupart des zones urbanisées. Dans l’Illinois, par exemple, il est illégal d’acheter une arme à feu : il n’y ni magasin, ni foires aux armes. Et pourtant, comme ne cesse de le pointer Donald Trump, Chicago, la principale ville de l’État, détient le titre de « capitale du crime » depuis 2012, décerné par le FBI. Comment n’en serait-il pas ainsi ? On y compte plus de 4 000 victimes de meurtres chaque année.

The ConversationLa popularité des armes dans la culture américaine n’est certes pas nouvelle. C’est une relation de dépendance qui s’est forgée au cours de l’ère coloniale et les armes à feu font partie de l’histoire de l’Amérique. Dès lors, il y a fort à parier le débat qui s’est ouvert sur la circulation des armes dans le pays ne va mener nulle part. Comme à chaque fois. Dans les prochaines semaines, le Congrès retournera à ses travaux pour adopter deux lois actuellement en préparation : l’une prévoit de libéraliser l’achat de silencieux et l’autre va autoriser la vente de balles perforantes, à condition qu’elles ne soient utilisées que pour la chasse… Las Vegas n’aura servi à rien.

Jean-Éric Branaa, Maître de conférences politique et société américaines, Université Paris II Panthéon-Assas

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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