Edition du jeudi 23 novembre 2017

Une enquête mal ficelée : l’exemple de Montigny-lès-Metz

La chambre de l’instruction de Metz a décidé de ne pas renvoyer Henri Leclaire, 67 ans, devant les assises pour y répondre, avec Francis Heaulme, des meurtres de deux enfants de 8 ans, Cyril Beining et Alexandre Beckrich en 1986 à Montigny-lès-Metz. La complicité entre Heaulme et Leclaire serait « une hypothèse journalistique » selon les propos rapportés par les avocats. « Une fiction ». Relisons ce dossier vieux de 30 ans.

 

 JUSTICE - HEAULME - DOUBLE MEURTRE DE MONTIGNY - RECONSTITUTION.

Reconstitution du double meurtre de Montigny le 3 octobre 2006 avec Francis Heaulme. (DR)

L’affaire de Montigny c’est trente ans d’enquête, quatre procès, un innocent jeté en prison durant 15 ans avant d’être définitivement acquitté. Et toujours pas de coupable ! L’énigme reste entière sur la mort de deux enfants de 8 ans, Cyril et Alexandre, massacrés à coups de pierres sur un talus de la SNCF à Montigny-lès-Metz (Moselle) le 28 septembre 1986.
Après Patrick Dils, c’est Francis Heaulme qui a été mis en examen pour ce double meurtre. Son procès devant la cour d’assises de la Moselle a commencé le 31 mars 2014. Mais il a tourné court. Deux jours plus tard, deux témoins-surprise ont mis en cause un troisième homme, Henri Leclaire, dont le nom était déjà apparu, il y a bien longtemps, dans ce dossier. Le procès a donc été renvoyé sine die. Un cauchemar pour les familles des deux petites victimes qui désespèrent de connaître un jour la vérité.
La justice s’est-elle lourdement fourvoyée dans cette affaire ? Faut-il parler d’un naufrage judiciaire ? S’agit-il de l’une des plus effroyables erreurs judiciaires de notre pays au cours de ces dernières décennies ? Ou bien tout simplement d’un dossier « compliqué, atypique, hors normes », dont les nombreuses pièces peuvent s’agencer de différentes manières pour constituer, à chaque fois, un puzzle apparemment cohérent ?
« Non, la justice n’a pas failli » observe Me Dominique Rondu, avocat de la grand-mère d’Alexandre, seul avocat à suivre l’affaire depuis le début. Il a vécu en direct toutes les péripéties de cette incroyable odyssée aux côtés des parties civiles. « Certes, la justice s’est trompée, dit-il. Mais au moment où les jurés se prononcent, en leur âme et conscience, ils ont la conviction, au regard des témoignages qu’ils viennent d’entendre et de l’ensemble des éléments qui leur ont été présentés, de faire œuvre de justice. »
Relisons le dossier.
Alexandre Beckrich et Cyril Beining, tous deux âgés de 8 ans, sont partis faire du vélo non loin de l’endroit où habitent leurs parents, à Montigny, dans la banlieue de Metz. C’était un dimanche. Ce jour-là, on venait de passer à l’heure d’hiver. Les enfants ne sont pas rentrés en fin d’après-midi. L’alerte est donnée. A 19 h 50, les corps sont découverts sur le talus de la SNCF qui surplombe la rue Eleftherios Venizelos (homme politique Grec). Tous deux ont le crâne fracassé à coups de pierres.

« Il avait l’air bizarre »

L’émotion est immense dans toute la Lorraine et même au-delà. L’enquête est confiée aussitôt à l’antenne messine de la PJ de Strasbourg. Mais les indices sont maigres. Le procureur de Metz lance un appel à la population dans la presse : « Aidez-nous à retrouver le meurtrier d’Alexandre et de Cyril ».
Le 1er octobre 1986 l’inspecteur Bernard Varlet, directeur d’enquête, reçoit un appel lui suggérant de s’intéresser à la famille Dils qui habite rue Venizelos. Le fils aîné, Patrick, âgé de 16 ans, est aussitôt interpellé et placé en garde à vue. Mais il est relâché car son emploi du temps ne coïncide pas avec l’heure du double crime.
L’enquête semble marquer le pas. Quand Madame Beckrich, la grand-mère de l’un des enfants, signale à l’inspecteur Varlet qu’elle a aperçu un homme, Henri Leclaire, le 28 septembre, rue Venizelos en précisant : « Il m’a paru bizarre. »
Henri Leclaire est interpellé le 10 décembre 1986. Cet homme de 36 ans, petit, rondouillard, travaille aux Editions Le Lorrain, dont l’arrière de l’immeuble donne justement rue Venizelos. C’est là qu’il y a des bennes remplies de papiers dans lesquelles viennent jouer des enfants. Henri Leclaire est chargé de la propreté des lieux. Il effectue une surveillance régulière, y compris le dimanche.
Interrogé par deux enquêteurs sous le régime de la garde à vue, Henri Leclaire explique : « J’ai constaté que les enfants rentraient dans les bennes et jetaient les papiers. Il m’est arrivé d’attraper les enfants (…). Le 28 septembre il est possible que je m’y sois rendu entre 16 et 17 heures (…) J’y suis retourné une deuxième fois. Je suis monté sur le talus, la pente est raide. J’ai d’abord vu les vélos, j’ai vu les enfants ensuite. Je leur ai demandé : ‘’qu’est-ce que vous faites-là’’ ? Ils m’ont dit qu’ils jouaient. Ils sont partis en courant vers les wagons. J’ai attrapé Alexandre, il n’a pas bougé. J’ai attrapé l’autre, il m’a dit : ‘’moi j’ai rien fait’’. Je l’ai ramené près de son copain. Je leur ai donné une gifle à chacun. Je l’ai ai bousculés. L’un a réussi à se sauver. Je l’ai rattrapé. L’un est tombé sur le dos, l’autre a heurté le tampon d’un wagon et il est tombé. J’ai pris une pierre et je les ai frappés. La pierre était pleine de sang. Lorsque j’ai tué les enfants il n’y avait aucun désordre dans leurs vêtements. »
Réentendu par un autre enquêteur, le lendemain, Henri Leclaire réitèrera ses aveux. Mais les enquêteurs sont dubitatifs. Car le meurtrier des enfants n’a pas utilisé une seule pierre mais trois dont l’une pèse 5,8 kg, les deux autres 1,7 kg et 330 grammes. Conduit sur les lieux du crime, Henri Leclaire ne pourra pas monter seul sur le talus, décidément très raide. Il faudra le hisser à l’aide d’une corde. Depuis ses aveux spontanés, il s’est rétracté. Dans ces conditions, les enquêteurs jugent préférable de le relâcher sans le présenter au juge d’instruction. Ses aveux ne valent rien. Ils ne correspondent pas aux constations matérielles effectuées sur la scène du crime.
L’enquête revient au point zéro.
Il faudra attendre le 12 décembre 1987 pour qu’un autre individu se signale à la police. Il s’appelle Claude G. né le 28 avril 1968. Il est manutentionnaire et habite à Yutz, en Moselle. Il déclare aux enquêteurs qu’en 1986 il s’est rendu à Metz pour voir un copain, près de la gare. Il est arrivé en bus jusqu’à Montigny. Il a ensuite marché jusqu’à un petit bois. Il y avait une ligne de chemin de fer. A hauteur de deux wagons de marchandise il a vu deux enfants jouer. Ils étaient âgés d’environ 10 ans. Ils se poursuivaient. « Je suis arrivé à cinq mètres d’eux, je me suis masturbé devant eux. Ils ont pris la fuite. Je les ai rattrapés, je les ai touchés aux fesses. L’un est parti. J’ai pris un bâton, j’ai frappé sur la tête, l’enfant s’est écroulé. J’ai rattrapé le second, je l’ai ramené près du premier, je l’ai frappé, il est tombé. J’ai descendu le pantalon de l’un d’eux. J’ai vu l’autre enfant qui bougeait. J’ai pris une pierre, je l’ai frappé. Puis, je n’ai aucun souvenir de ces faits. Je suis parti en marchant. »
Claude G. a attendu environ 3 heures avant d’avoir un train pour Thionville. Une fois chez lui, il a lavé son pantalon. « Je suis incapable de dire pourquoi j’ai commis un tel acte. Je n’ai jamais parlé à personne de cette affaire. »
Pour l’inspecteur Varlet, ce témoignage est fantaisiste car, une fois encore, il ne correspond pas tout à fait aux constatations matérielles. Claude G. est relâché d’autant plus facilement que, cette fois, la PJ tient un autre suspect.
Il s’agit à nouveau de Patrick Dils. Le jeune homme a été arrêté dans la rue le 28 avril 1987. Qu’y-a-t-il de nouveau depuis sa première garde à vue ? Un témoignage a permis de préciser et de modifier l’heure approximative du double meurtre. Du coup, l’emploi du temps de Patrick Dils devient compatible avec les faits. Dils est placé en garde à vue et interrogé par l’inspecteur Varlet, convaincu de la culpabilité du jeune apprenti cuisiniers de 16 ans.
Patrick Dils est alors un garçon immature, soumis à l’autorité. Il avoue rapidement. « Maman, c’est moi qui ai fait le coup » titre la presse du lendemain. Il ne sait pas pourquoi il a fait ça. Il donne des détails, notamment sur les trois pierres qu’il a utilisées pour tuer les enfants. Cette fois-ci, les déclarations du suspect semblent coller avec les constatations. Il réitère ses aveux devant la juge d’instruction, Mireille Maubert, et donne des détails qui semblent confirmer qu’il est bien l’auteur du massacre des enfants. Le 30 avril, Dils est inculpé d’homicides volontaires et écroué.

Premier procès

Il refera les gestes qui l’accablent au cours de la reconstitution, le 7 mai 1987. Ce jour-là, le jeune homme porte un casque de moto pour le protéger. Pourtant, il ne reconnaît plus être l’auteur du meurtre d’Alexandre et de Cyril. Il a adressé, la veille, une lettre de rétractation à ses avocats. Peine perdue : la lourde machine judiciaire est en marche.
Dils comparaît devant la cour d’assises des mineurs de la Moselle qui, le 27 janvier 1989, le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité. Il a alors à peine 18 ans. C’est le plus jeune condamné de France à une si lourde peine. Impressionné par le cérémonial de la justice, en proie à une effroyable rage de dents, ce garçon immature et craintif n’a pas décroché plus de dix mots au cours de l’audience. Il ne s’est pratiquement pas défendu. Dans ce contexte particulier, au regard des aveux de l’accusé, la cour d’assises des mineurs de la Moselle ne pouvait pas ne pas condamner Patrick Dils.
Plus tard, il expliquera que si les réponses qu’il a données aux policiers et au juge d’instruction sont si proches de la matérialité des faits, c’est qu’on les lui a fortement suggérées pendant la garde à vue, face à l’inspecteur Varlet.
Désormais, Dils clame son innocence. En vain. Il va croupir en prison pendant 15 longues années dans des conditions souvent inhumaines. Il sera maltraité, battu, violé. Ce n’est qu’au bout de seize mois de détention qu’il pourra voir ses parents pour la première fois depuis son arrestation. Des voix s’élèvent pour crier à l’erreur judiciaire, pour dénoncer la faiblesse des charges pesant contre Dils. Ses avocats déposent une demande en révision auprès de la Cour de cassation, le 26 juillet 1990. Rejetée. Le 6 mai 1994, la demande de grâce présidentielle est également rejetée.

Deuxième procès

Il faudra attendre 1997 pour que le dossier prenne une nouvelle orientation. Car un autre nom apparaît : celui de Francis Heaulme. Ce garçon au visage sans âge est né à Metz le 25 février 1959. Déséquilibré et alcoolique, il souffre du syndrome de Klinefelter qui se caractérise par la présence d’un chromosome féminin supplémentaire. Ce qui entraîne, chez lui, une altération de l’identité sexuelle. Au décès de mère, en 1984, il est complètement perdu. Il mène une vie d’errance sur les routes de France, devient compagnon d’Emmaüs, vit de petits boulots et fréquente souvent les institutions psychiatriques.
Heaulme est arrêté en Alsace le 7 janvier 1992. Il avoue le meurtre d’une aide-soignante sur une plage près de Brest. Car il voyage beaucoup. La presse l’a surnommé « le routard du crime ».
Le gendarme Jean-François Abgrall, membre de la section des recherches de la gendarmerie de Rennes, est chargé de l’enquête. Il comprend vite que Francis Heaulme n’est pas un client ordinaire. « C’est quand on ne lui demande rien qu’il en dit le plus » se souvient l’enquêteur. Heaulme s’exprime en termes voilés, souvent confus, parfois codés. Il raconte des scènes de crimes, dit qu’il a vu un individu agir. Puis, il se met en scène. Il ajoute : « Y a eu un pépin ».  Jean-François Abgrall qui a longuement interrogé Francis Heaulme précise : « Il ne ment pas. Il n’invente jamais rien. Mais il embrouille volontairement les pistes en mélangeant les crimes, les dates et les lieux. »
Au cours de l’un de ses tout premiers interrogatoires, à Brest, en 1992, Heaulme parle spontanément de Montigny-lès-Metz. « Y a eu un pépin » dit-il. Il reconnaît qu’il était bien sur les lieux du double meurtre. Il a vu les enfants morts. Mais le gendarme Abgrall ne fait pas le rapprochement avec les meurtres d’Alexandre et de Cyril. Car, en 1992, l’affaire est bouclée depuis longtemps. Le meurtrier a été arrêté et condamné. On ne recherche plus le criminel.
Il faudra attendre cinq ans plus tard, le 24 octobre 1997, pour que Francis Heaulme précise, sur procès-verbal cette fois, que le 28 septembre 1986 il faisait du vélo le long d’une voie ferrée, à Montigny, quand il a reçu des pierres lancées du haut d’un pont de la SNCF par deux gamins. Il est parti. Mais il est revenu, un peu plus tard, et il a trouvé les deux enfants morts.
Le jour où il fait cette déposition, Francis Heaulme a déjà été condamné pour trois meurtres et il est impliqué dans plusieurs autres dossiers criminels. Le gendarme veut en savoir un peu plus.
En août 1999, Heaulme est entendu dans le cadre d’une enquête préliminaire. Il affirme maintenant ne pas avoir vu le corps des enfants sur le talus SNCF, seulement des pompiers et des policiers. Mais il dessine un plan des lieux avec une telle précision que personne ne peut douter qu’il était bien sur place le jour du drame. Le serial killer est doué d’une mémoire photographique exceptionnelle.
Les avocats de Patrick Dils sautent sur l’occasion. Le 27 mars 1998 ils font une deuxième demande en révision fondée sur un élément nouveau : la présence de Heaulme sur les lieux du crime. La Cour de cassation délègue un haut magistrat issu de ses rangs pour enquêter sur cette affaire. Ce sera Jean Favard. Il rend visite à Francis Heaulme dans sa cellule. Il apprend que le tueur en série travaillait à l’époque des faits à l’entreprise CTBE située à 400 mètres des lieux du crime. Il reconnaît aussi être passé par là mais il nie être l’auteur du double meurtre.
Le 3 avril 2001, la chambre criminelle de la Cour de cassation siégeant en Cour de révision annule l’arrêt de la cour d’assises des mineurs de Moselle et renvoie Patrick Dils devant la cour d’assises des mineurs de la Marne. La Cour de révision estime en effet que « les circonstances des cinq crimes commis depuis 1984 pour lesquels Francis Heaulme a été condamné, présentent des analogies avec celles des deux meurtres » de Montigny-lès-Metz.
Deuxième procès pour Patrick Dils. A la surprise générale, le 29 juin 2001, à Reims, il est une nouvelle fois condamné à 25 ans de réclusion criminelle ! Il fait aussitôt appel comme la loi le lui permet désormais. Au cours de ce procès, Heaulme a été entendu comme simple témoin. Il réaffirme ne pas avoir tué les enfants. Il donne sa « parole d’honneur » et souhaite « bonne chance » à Dils.

Troisième procès

Quelques semaines plus tard, au mois de juillet 2001, deux pêcheurs, Joachim Cadette et Emile David, affirment qu’ils ont vu Francis Heaulme au bord d’une voie ferrée, le jour du double meurtre. « Il avait du sang séché sur la figure au niveau du front et de la joue ». Heaulme leur dit qu’il était tombé. Ils l’ont fait monter dans leur Renault 4L et l’ont ramené chez sa grand-mère, à Vaux, en Moselle.
Pourquoi n’ont-ils rien dit à l’époque ? C’est parce que personne ne savait en 1986 que Heaulme était un tueur en série pouvant être impliqué dans l’histoire de Montigny.
Un an seulement après sa deuxième condamnation, Dils comparaît à nouveau devant une cour d’assises des mineurs, celle du Rhône, à Lyon, pour un troisième procès. Cette fois, l’audience est publique. Francis Heaulme est à nouveau entendu comme témoin. Il expliquera le 20 février 2002 aux enquêteurs qu’il a « découvert les enfants couchés, l’un à côté de l’autre (…). J’étais effrayé mais je me suis quand même approché de l’un d’eux. Je ne sais plus lequel. Je l’ai retourné car il était sur le ventre. Il était mort et portait des blessures à la tête (…). Je ne me rappelle plus lequel avait le pantalon baissé. » Il répète qu’il est étranger aux meurtres. « Moi, mon style, c’est l’Opinel » dit-il à la cour. Il affirme aussi avoir croisé un homme sur les lieux du drame. Il était « gros, trapu, rouge comme une tomate ». Il lui a dit : « J’ai fait une connerie. Je m’appelle Henri Lerclaire ».
Heaulme dira plus tard qu’il a inventé ce nom.
Les enquêteurs de la gendarmerie affirmeront, en revanche, que ce double meurtre porte « la quasi-signature criminelle » de Francis Heaulme : violence extrême, victime dénudée, séjour en hôpital juste après. Ils démontrent aussi que Patrick Dils ne peut pas en être l’auteur pour des raisons de timing puisque les enfants sont tués vers 17 heures alors que Dils et ses parents sont rentrés de promenade à peu près à cette heure-là. Un enquêteur expliquera que Dils n’aurait eu que 8 ou 9 minutes pour partir de chez lui, monter sur le talus, tuer les deux garçons, rentrer chez lui alors que tout le monde recherchait déjà les enfants.
En rappelant les circonstances de la condamnation de Dils à deux reprises, l’avocat général François-Louis Coste évoque les aveux « d’une précision effrayante, si dévastateurs qu’ils ont emporté la conviction de tous. »
Le 24 avril 2002, Patrick Dils est acquitté après avoir purgé 15 ans de prison. Il est libéré le soir même. Il recevra plus tard une indemnisation de l’Etat d’un million d’euros pour son préjudice.
Une erreur judiciaire vient enfin d’être reconnue.
Reste l’énigme : qui a tué Alexandre et Cyril ?

Quatrième procès

Mis en cause par Francis Heaulme, Henri Leclaire est réentendu en février 2001 et placé en garde à vue. Il avoue avoir été présent sur les lieux du drame. Pourtant, il ne sera pas davantage inquiété.
Le parquet de Metz ouvre une enquête préliminaire en juin 2002 pour faire le point sur tous les éléments du dossier. Mais ce n’est qu’en septembre 2004 qu’une information judiciaire contre X est ouverte. Deux ans plus tard, le 9 juin 2006, dans le bureau du juge d’instruction Thierry Montfort qui vient de le mettre en examen pour le double meurtre de Montigny, Francis Heaulme s’étonne : « Parce que Heaulme est passé par là, alors c’est lui ? » Il refuse de participer à la reconstitution, en octobre de la même année.
Depuis 2004, « le routard du crime » a déjà été condamné définitivement sept fois pour neuf meurtres et acquitté une fois. La plupart du temps, le sérial killer a agi avec un complice. Et à Montigny ? Personne ne s’interroge.
Heaulme bénéficiera étrangement d’un non-lieu un an plus tard, le 17 décembre 2007. Une nouvelle fois, l’enquête marque le pas. Décidément, cette affaire n’en finira jamais.
Malgré la douleur qui ta tenaille, la maman de Cyril décide de faire appel de la décision du juge Montfort. Il faudra attendre mars 2013 pour que la chambre de l’instruction, après deux suppléments d’information, décide de renvoyer Heaulme devant la cour d’assises de la Moselle. Henri Leclaire, lui, est convoqué comme simple témoin.
Entre temps, de nouveaux éléments semblent accabler le tueur en série. Deux codétenus font part à la justice de confidences qu’ils ont reçues de la part de Francis Heaulme. Notamment la lettre envoyée en 2005 à l’un d’entre eux, Pascal Michel : « J’ai plus d’affaire. Je suis tranquille pour Montigny, il peve pas dire que sais moi parce que personne ma vu faire ça » (sic).
Un autre codétenu affirmera en 2009 que Heaulme lui a parlé d’enfants qui lui ont jeté des pierres. Il a eu une grosse bosse à la tête, il est devenu fou de rage. Et s’il n’a pas avoué, c’est parce que sa sœur ne viendrait plus le voir en prison.
Le quatrième procès de cette affaire s’ouvre donc le 31 mars 2014 à Metz. Il est prévu pour durer plus de trois semaines puisqu’il faut entendre 87 témoins et experts.
Pourtant, déjà, la presse annonce des rebondissements. Deux nouveaux témoins se sont manifestés, 27 ans après les faits : un ancien cheminot, Jean Woffler et Marie-Christine Blindauer, clerc d’avocat. Tous deux mettent en cause Henri Leclaire. A tel point que le président de la cour d’assises, Gabriel Steffanus, décide de changer le planning de l’audience et convoque Leclaire pour le lendemain matin à 9 heures.
Aurait-il été complice de Heaulme ?
Jean Woffler déclare que le 28 septembre 1986 il conduisait un train entre Woippy et Metz. Vers 17 h 30 il est stoppé par des feux, en face les ateliers SNCF, à Montigny. « Alors que je me trouvais dans ma locomotive, orientée vers Metz, j’ai vu arriver un gars sur ma droite. Cet homme se dirigeait vers Metz. En dépassant la locomotive, il s’est arrêté, s’est retourné pour regarder derrière lui. Il est reparti rapidement. C’est là que j’ai vu qu’il portait un tee-shirt et une veste type bleu de travail (….). Le haut du tee-shirt était blanc et le reste était couleur sang. J’ai pensé qu’il avait eu un accident et qu’il était pressé de rentrer. »
A quoi ressemblait cet homme ? Il était « châtain, avec les cheveux sur le devant, il était costaud et petit, 1 m 55 à 1 m 60, trapu… »
C’est le portrait craché d’Henri Leclaire. D’ailleurs, il le reconnaît sans peine sur des photos.
Quant à Marie-Christine Blindauer, elle confie au président Steffanus ce qu’elle a déjà dit à toute la presse. Elle connaît Leclaire qui, de temps en temps, lui apportait les courses qu’elle avait commandées dans un petit magasin d’alimentation. Il y a un an et demi ou deux ans, dit-elle, il lui a confié que sa vie avait été brisée par l’affaire de Montigny-lès-Metz. « Oui, j’étais sur les lieux ce jour-là, j’ai couru après les gamins, je les ai attrapés » lui a-t-il confié. Elle ajoute : « Il était en transes, il mimait la scène. J’ai compris qu’il revivait la scène du crime. J’ai commencé à avoir peur même s’il m’a dit que ce n’était pas lui qui avait tué les enfants. »
Henri Leclaire est donc appelé à la barre au deuxième jour du procès, le 1er avril 2014. Ce petit homme rond, mal fagoté, âgé maintenant de 65 ans, est plutôt mal à l’aise même s’il n’est entendu que comme témoin. On apprend que sa maman est morte à sa naissance et qu’il a eu une enfance très difficile. « J’y étais pas, monsieur le président » lance-t-il d’emblée.
Henri Leclaire explique qu’il n’était pas rue Venizelos le jour du drame puisqu’il était parti à la campagne avec son père. Il ajoute : « mon père ne me laissait pas sortir tout seul ». Le président s’étonne : « Alors que vous aviez 38 ans ? » Leclaire : « Non, j’y étais pas. »
Confronté au témoin Marie-Christine Blindauer qui le met en cause, Henri Leclaire reconnaît avoir dit qu’il était près des bennes. « Mais j’ai dit n’importe quoi. »
Le président s’adresse à l’accusé. Il demande à Heaulme de venir à la barre. L’accusé déplie lentement sa grande carcasse, sort du box et se tient bien droit devant la cour. De sa bouche édentée sortent des mots hachés qu’il semble avoir appris par cœur : « J’ai vu un homme violent qui descendait du talus. Il m’a fait peur, il avait bu. Il avait du sang sur le tee-shirt et sur le pantalon. Il m’a dit : j’ai fait une connerie. Et il est parti. Je suis monté sur le talus, il était 17 h 40. J’ai vu deux gamins allongés. Je me suis dit : c’est lui qui a fait ça. J’ai eu peur, je suis parti. Cet homme, je l’ai vu en 2002 à Lyon » dit-il en désignant Henri Leclaire d’un grand coup de menton.
Henri Leclaire est à deux doigts de l’apoplexie. Il renverse son verre d’eau et bredouille : « non, non, je n’étais pas là… » Au reste, il affirme ne pas connaître Heaulme. « Je ne l’ai jamais vu, je n’en avais jamais entendu parler avant cette histoire. »
Puis, un grand silence.
Le procès vient de basculer. Peut-on continuer ainsi avec un témoin que tout accuse mais qui n’a pas d’avocat pour assurer sa défense ? Plusieurs avocats s’en offusquent. Jean-Marie Beney, le procureur général estime que « le dossier n’est plus en état d’être jugé » et qu’il convient de renvoyer l’affaire en raison « d’indices graves et concordants » pesant sur Henri Leclaire.
En fin d’après-midi, après avoir délibéré, la cour décide le renvoi du procès estimant que Francis Heaulme a droit à « un procès équitable ».
Mais avant de lever l’audience, le président Steffanus s’adresse avec solennité aux familles : « Je veux leur faire part de mon regret de ne pas pouvoir aujourd’hui mener les débats jusqu’à leur terme. Mais la vérité, l’entière vérité est à ce prix, au prix de nouvelles souffrances qui vous sont infligées. Nous sommes convaincus que la vérité finira par être affirmée dans cette enceinte. Je dis ma détermination afin que la justice passe enfin. »
Puis, le président s’adresse à Patrick Dils : « Au nom de la cour, je tiens à dire dans cette salle où il a été condamné en 1989, combien a été immense l’erreur judiciaire qui l’a frappé. Puisse une telle catastrophe judiciaire ne jamais se reproduire. »
Un grand magistrat, Gabriel Steffanus !

Marcel GAY

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