Edition du samedi 24 février 2018

La prison, ce territoire oublié de la République

Prisons: le mouvement des gardiens se durcit (DR)

Prisons: le mouvement des gardiens se durcit (DR)

Martine Kaluszynski, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

De l’agression dans la prison de Vendin-le-Vieil dans le Pas-de-Calais le 11 janvier à celles survenues dans les centres pénitentiaires de Mont-de-Marsan, Châteauroux, Longuenesse ou Borgo en Corse, les surveillants de prison sont passés d’une colère froide à la révolte.

Depuis dix jours, les prisons françaises sont bloquées de la région Ile-de-France à la Corse, mobilisant le personnel, les syndicats, le ministère de la Justice et les forces de l’ordre enlisés dans un conflit social, le plus important depuis 25 ans.

Des conditions de travail sous-tensions

Certes les agressions (verbales ou physiques) à leur encontre sont fréquentes : l’administration pénitentiaire en compte 4 000 à 5 000 par an, soit des chiffres relativement stables. Cependant, leur intensité augmente. À cela s’ajoutent les conditions de travail : les gardiens demeurent mal considérés, mal payés (1543 euros au 1ᵉʳ échelon en 2015), mal protégés. Et surtout, travaillent en nombre réduit. On compte ainsi 27 849 personnels de surveillance pour 78 796 personnes sous écrou d’après les derniers chiffres communiqués par le ministère de la Justice.

Les grèves et manifestations récentes témoignent ainsi, avec force et détresse, de leurs conditions de travail, qu’ils jugent dépassées et surtout dangereuses. Cela ne s’était pas vu depuis 1990, année historique de la grogne des surveillants de prison.

Or, aujourd’hui, la radicalisation ou la figure du détenu radicalisé, est mise en avant. Les dernières attaques de surveillants auraient ainsi été le fait d’individus suspectés de s’être radicalisés ou d’avoir adopté la rhétorique djihadiste. On évoque ainsi 500 auteurs d’infractions à caractère terroriste et 2 000 détenus dans cette configuration.

Cette figure inédite dans la société française républicaine pose problème à tous points de vue et montre le désarroi des gouvernements et donc des prisons, sur la manière de gérer ces individus singuliers. À Fresnes, en 2014, le directeur a tenté de regrouper ces prisonniers les plus radicaux dans une unité spécifique pour éviter toute contagion, expérience que voulait généraliser Manuel Valls et qui s’est étendue à trois autres établissements : Osny (Val-d’Oise), Fleury Mérogis (Essonne), Lille Annoeullin (Hauts-de-France).

Ces derniers épisodes sont surtout un déclencheur et le symptôme d’une prison qui va mal dans une société elle-même en bouleversement.

« Une honte pour la République »

Que s’est-il passé depuis le rapport du Sénat consacré aux conditions de détention en France daté de juin 2000 ? Ce dernier évoquait « des prisons républicaines aux oubliettes de la société » – ou même une « honte pour la République », comme l’affirmait devant le Parlement réuni en Congrès le 22 juin 2009, le Président de la République Nicolas Sarkozy.

Initié par Jean Marie Delarue puis aujourd’hui Adeline Hazan, le travail du Contrôle général des lieux de privation de liberté, autorité indépendante créée en 2007, a permis d’analyser la totalité du parc pénitentiaire français et produit plusieurs observations, entre autres sur la surpopulation carcérale, problème chronique et structurant de la prison.

En 1990, le taux d’occupation des établissements pénitentiaires était de 124 %. Il tourne aujourd’hui autour de 117 % avec, début 2017, 68 432 prisonniers pour 58 681 places. La surpopulation se concentre dans les maisons d’arrêt, qui accueillent les personnes en attente de jugement et celles condamnées à des courtes peines de prison.

Cette surpopulation ne se traduit pas seulement par des cellules au taux d’occupation limite, elle dérègle l’ensemble du fonctionnement carcéral et rend, de ce fait, moins efficace encore la réinsertion tout en aggravant les conditions de travail et l’insatisfaction des personnels.

Construire pour mieux punir ?

La prison produit de la violence, déjà par ses locaux, insalubres, vieillots, vétustes. On dénombre 187 établissements pénitentiaires en France qui se caractérisent par une très grande diversité de par leur taille, architecture, ancienneté, etc.

Prisonniers enchaînés par le cou, sur le chemin du bagne de Toulon (Var) depuis Paris, au XIXᵉ siècle. La prison a longtemps été pensée comme remède social.
SiefkinDR/Wikimedia, CC BY-NC-SA

Ils se répartissent en deux principales catégories : les maisons d’arrêt, et les établissements pour peine. S’y adjoignent des centres pénitentiaires, qui regroupent des quartiers distincts pouvant appartenir à ces deux catégories.

Initiés en 1987, des programmes de construction de nouvelles prisons ont engendré la création d’établissements ultra-modernisées, aseptisées qui valident l’isolement et déshumanisent par leur gigantisme.

Lutter contre la récidive

Trente ans plus tard, le premier ministre Bernard Cazeneuve proposait, le 24 janvier 2017, la commission du Livre blanc sur l’immobilier pénitentiaire, présidée par Jean‑René Lecerf (Les Républicains) proposant de nouvelles générations de prisons dans l’optique d’en finir avec la surpopulation carcérale.

Le livre blanc, remis fin mars, montrera en fait la limite et l’inefficacité de la construction de nouvelles places de prison comme seule solution aux problèmes actuels.

Pour désengorger les prisons, il faut lutter contre la récidive. L’initiative de Christiane Taubira, alors ministre de la Justice en 2012, allait dans ce sens : sous son mandat, différents acteurs de la justice et de la société civile ont travaillé pendant cinq mois sur cette problématique.

Dans cette perspective, l’incarcération devient un « temps utile » mais la finalité de la sanction se traduit surtout par une peine visant à la réinsertion de la personne. Cette vision remet ainsi en cause l’efficacité de la prison et ouvre la voie à la délivrance de peines alternatives, proposant de repenser en profondeur le système pénal.

Des alternatives à la prison

Plusieurs pays se livrent à des expérimentations dans leur lutte contre la délinquance, l’incarcération restant une sanction coûteuse, souvent perçue comme peu efficace pour prévenir la récidive.

Des TIG (Travaux d’intérêt général) au suivi socio-judiciaire, des aménagements de peine au placement sous surveillance électronique, des permissions de sortir au placement à l’extérieur ou la libération conditionnelle, il existe de nombreuses mesures pour éviter l’incarcération, et ce à tous les stades de la procédure pénale.

Travaux d’intérêt général au Royaume-Uni, 2013.
Ministry of JusticeUK/Flickr, CC BY-NC-SA

Mais ces mesures restent insuffisamment utilisées comme réelle alternative à la prison, qui reste la peine de référence.

Ces possibilités sont désormais mises à mal par les déflagrations de violence récentes de la part de ces détenus de plus en plus difficiles à canaliser. Parmi ces dernières, on a ainsi préconisé l’introduction libre du téléphone (qui dans les faits, circule déjà). Celle-ci ouvrirait la voie à l’autorisation en cellules de téléphones portables bridés.

D’autres réformes ont été pensées, comme reconnaître le droit d’expression collective des détenus ou leur rendre plus accessible l’accès aux informations juridiques afin de leur permettre de mieux s’organiser face à l’institution carcérale.

Une impossible réforme ?

Les événements actuels posent ainsi la question de l’(im)possible réforme pénitentiaire, à peu près contemporaine de la prison elle-même.

En effet, la prison s’est trouvée dès le début engagée dans une série de mécanismes d’accompagnement, qui doivent en apparence la corriger mais qui semblent faire partie de son fonctionnement même, tant ils ont été liés à son existence tout au long de son histoire. Mais, si l’on en croit les écrits de Michel Foucault, cette entreprise devrait rester vouée à l’échec.

Or, cette perspective ne tient pas compte des contextes, des acteurs et de l’historicité qu’il faut sans cesse interroger. La République (de la Troisième à la réforme Amor en 1945) s’est mobilisée, persuadée que résoudre la question pénale permettrait de résoudre la question sociale. Un projet que la République a, par la suite, lentement abandonné.

The ConversationC’est pourquoi il faudrait désenclaver et repenser la prison, et, au-delà, le sens de la peine. Cette perspective est peu remise en question et surtout de plus en plus en inadéquation avec l’évolution de la société, de ses désordres normatifs et des auteurs qui les portent.

Martine Kaluszynski, Socio-historienne, directrice de recherches, enseignante-chercheure Université Grenoble Alpes (School of Political Studies), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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