Edition du mercredi 18 juillet 2018

Petit précis de culture du viol (et autres évidences troubles)

 Place de la République, le 29 octobre 2017 (Euronews)

Place de la République, le 29 octobre 2017 (Euronews)

Camille Zimmermann, Université de Lorraine

Polémique Polanski, affaire Weinstein, nombreux procès de viols sur (très jeunes) mineurs requalifiés en « atteinte sexuelle » ou menant à des condamnations avec sursis : ces derniers mois ont été riches en affaires médiatiques questionnant les agressions et harcèlements que subit le genre féminin ainsi que la notion de consentement. Le sujet des droits (bafoués) des filles et des femmes semble avoir enfin gagné sa légitimité : les médias s’en emparent, les employeurs des accusés prennent de vraies mesures contre eux et ne semblent plus vouloir les couvrir, et Emmanuel Macron lui-même s’est exprimé sur ce sujet le 25 novembre 2017 à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes.

Mais notre président, s’il a eu quelques jolies paroles et a repris le slogan bien-connu « la honte doit changer de camp », a aussi affirmé ne pas vouloir… d’une « société de la délation ». Un choix de mot bien étrange, avec lesquels il fait probablement référence aux hashtags #metoo et plus encore #balancetonporc qui ont fleuri sur les réseaux sociaux et créé l’occasion pour toutes (ou même tous) de dénoncer des agressions et agresseurs passées. Étrange, car il n’échappe à personne que les termes « dénonciation » et « délation » ne sont pas du tout connotés de la même manière, et que si le premier reflète une certaine forme de justice, de réparation, le second porte la marque de quelque chose de vil ou de sournois, et fleure quelque peu la pastille… Vichy. Les femmes qui se sont exprimées en masse sur Twitter et Facebook ne seraient-elles donc que de petites collabos revanchardes et mesquines ? L’usage d’une telle expression semble démontrer que le désir de légitimer les luttes contre les violences sexuelles est encore un peu hésitant, et pour cause : pas si facile d’en finir avec ces violences si profondément ancrées dans notre société encrassée de culture du viol.

La culture du viol, qu’est ce que c’est ?

La question semble presque obsolète. La notion est apparue aux États-Unis dès les années 70, d’abord l’idée avec Susan Griffin dans son article « Rape : The All-American Crime », ensuite le terme exact avec Noreen Connell et Cassandra Wilson, dans leur livre 1/2Rape : the first sourcebook for women1/2. Mais surtout, il est depuis plusieurs années beaucoup remis en avant et a ainsi eu droit à de nombreux articles, vidéos ou billets de blogs. Pour tenter de répondre de manière aussi concise que le permet un problème si vaste : la culture du viol, c’est toutes ces choses qui font que les crimes sexuels vont être niés, légitimés ou banalisés. Elle est présente de manière systémique, c’est-à-dire dans toutes les couches de la société, tous les milieux, toutes les professions, toutes les tranches d’âge ; elle s’insinue partout.

La culture du viol commence dès que l’on estime que les petits garçons qui soulèvent les jupes des filles c’est normal, de leur âge, un simple jeu, et que les petites filles n’ont qu’à mettre un pantalon ou porter un short sous leur robe. C’est apprendre dès le plus jeune âge aux fillettes qu’elles doivent se faire à l’idée qu’on les touchera toujours, même et surtout sans leur consentement. C’est penser, comme 27 % des français selon une étude réalisée en 2015 par l’Institut Ipsos, que le violeur est moins fautif si la victime portait une tenue sexy. C’est considérer qu’un mari est en droit d’imposer une relation sexuelle à son épouse, car, quand même, le sexe c’est à la fois naturel et important dans un couple. C’est continuer à croire, en 2017, que la femme qui dit non, qui résiste, est le plus souvent dans un jeu amoureux, se fait désirer et ne demande qu’à être un peu « forcée » par un homme qui doit prouver sa virilité et son désir réel par le biais de cette « parade amoureuse ». C’est aussi préférer fermer les yeux sur le viol de son amie Natacha par son copain d’enfance Olivier parce qu’après tout « il est tellement sympa, je ne le vois pas faire ça, et puis moi aussi je me serais dit que c’est ce qu’elle voulait en me demandant de l’héberger pour la nuit » – ce qui entretient d’une part le mythe du violeur inconnu, un peu pathétique et sans vie sociale et d’autre part l’isolement et le manque de soutien de la victime.

À la question « D’où peut venir une telle culture ? », je m’accorde le plaisir de me référer à l’anthropologue Françoise Héritier, une grande dame récemment disparue, et résumerai en disant qu’elle vient du fait que les femmes, de par leur capacité à enfanter, ont rapidement été perçues par les hommes comme un objet à acquérir pour assurer la survie de sa lignée.

Si de nos jours de tels objectifs semblent dépassés, cette culture de la possession des femmes subsiste, avec tout ce que cela implique : la négation de la libre jouissance de leur corps, le mépris de leur droit à dire non, et la légitimation abusive des prétendues « pulsions naturelles » de l’homme – alors que le vrai problème ici n’est certainement pas la libido, mais bien la considération.

Et si le concept semble encore flou, la brillante équipe derrière la chaîne YouTube 1/2Et tout le monde s’en fout1/2 a récemment fait une vidéo à la fois très bien documentée et très claire à ce sujet.

Bien sûr, de cette culture du viol découlent tout un tas de conséquences plus ou moins directes qui, elles aussi, commencent à être théorisées afin de déconstruire l’ensemble de ce système problématique. Parmi elles : le « Victim-Blaming ».

Le « Victim-Blaming », ça ressemble à quoi ?

« Blâmer la victime », c’est la tendance à rechercher dans le comportement de celle-ci quelque chose qui nous permet de penser que son agression a été au moins un peu méritée, soit à cause de son comportement au moment T (sa tenue, son attitude, les risques que l’on attribue généralement à telle ou telle situation comme sortir dans certains quartiers ou à certaines heures…) soit à cause du style de vie ou de la personnalité de la personne (« trop fière », « trop libérée sexuellement »…). C’est un réflexe partiellement lié, bien sûr, au patriarcat qui voudrait contrôler l’apparence, l’attitude et de manière générale les droits et libertés des femmes. Mais il est aussi dû à un instinct naturel qui nous pousse à nous dissocier de la victime : on se sent rassuré, et cela nous évite de penser que nous avons tout, nous aussi, de la potentielle prochaine victime. Un excellent billet dessiné du Blog Dans mon tiroir, là encore avec références à l’appui, explique également le Victim-blaming de manière claire, pédagogue et non sans un brin d’humour sur son pauvre chat. Il dénonce également la manière dont sont trop souvent culpabilisées les femmes tandis qu’on ne cherche pas à responsabiliser les hommes. Une occasion de nous rappeler que la victime n’est jamais fautive, et que rien ne saurait excuser que l’on se passe de son consentement.

Et le consentement, ça se donne comment ?

Reste alors à définir le consentement, et c’est probablement la partie la plus complexe. En 2015, une vidéo anglaise nommée « Tea Consent » expliquait par l’absurde le fonctionnement du consentement en remplaçant « sexe » par « tasse de thé ». Cette vidéo, drôle et plutôt bien pensée, ne dit rien qui soit faux, et elle a le mérite de remettre les choses dans le bon ordre : elle exhorte à ne pas violer plutôt qu’à ne pas se mettre dans des situations où l’on risque de se faire violer. Par ailleurs, si elle a le ton de l’évidence, elle met pourtant au clair des situations qui ne le sont en réalité pas tant que ça pour beaucoup.

Mais le « Tea Consent » présente vite ses limites, comme l’ont soulevé plusieurs personnes, dont l’universitaire Samantha Pegg dans un article (en anglais) sur 1/2The Conversation1/2. Sa faille principale est qu’il n’aborde pas les situations plus floues, plus tendancieuses. Or le viol ou l’agression ne sont pas seulement un « non » que l’on méprise (ou l’abus d’un moment où ce non ne peut physiquement pas être exprimé). Ils sont aussi dans tous les « non » que l’on contraint à se transformer en « oui » de différentes manières : en insistant jusqu’à ce que l’autre accepte ne serait-ce que pour avoir le droit de dormir en paix, en laissant entendre qu’il serait grossier de refuser un rapport à quelqu’un qui vous héberge gracieusement, en culpabilisant le partenaire à coup de « mais si tu ne me désires pas, c’est que tu ne m’aimes plus ! ».

On commence également à beaucoup parler de la « zone grise » : cette situation où, même si l’on n’a pas dit non, on n’a pas non plus exprimé d’envie, ce qui n’arrête pas l’autre avec lequel on finit par se « laisser faire » en attendant la fin. C’est pourquoi un nouvel adjectif, non seulement intéressant mais aussi essentiel à questionner, apparaît avec l’idée du consentement : en plus d’être libre et éclairé, celui-ci devrait aussi être… enthousiaste ! Cet enthousiasme semble être le parfait voyant vert à réunir, dernier de la liste mais primordial, pour s’assurer qu’un rapport se fait dans le respect et le plaisir mutuel. Sans lui, l’acte ne peut peut-être pas être qualifié de viol, mais il ne saurait être qualifié non plus de relation sexuelle saine.

J’ajouterai, au vu des actualités fraîches, que la vidéo du « Tea consent », finalement fort courte, n’a pas le temps de dire qu’il n’y a pas qu’en cas d’alcoolémie élevée qu’il doit y avoir principe de non-consentement : c’est par exemple aussi le cas pour les mineurs, notamment face à une personne bien plus âgée, même ceux qui font « plus mûr », même ceux qui ne se défendent pas, même ceux qui sont tétanisés – ce que les juges d’instruction comme les copains de Polanski semblent oublier…

Une affaire de tous

The ConversationFinalement, vous l’aurez compris : je n’ai rien de vraiment neuf à apporter à la notion de culture du viol et à celles qui s’y rattachent : tout cela, d’abord étudié sur le plan de la recherche, ne cesse d’être vulgarisé efficacement par divers acteurs de la lutte contre les violences faites aux femmes – et c’est tant mieux, car l’éducation doit se faire partout. Cet article est également (trop) court, et traite son sujet du point de vue d’une société comme celle de la France, or elle prend de nombreux autres aspects de par le monde : lois faisant de la femme la propriété du mari, mariages forcés – même l’excision, violation abjecte du corps féminin, s’y rattache. Il appartient à chacun de s’emparer du sujet pour en comprendre toutes les facettes et éviter de perpétuer la culture du viol – qui commence au moindre « C’est pas un peu court ? ». Et il appartient à chacun de ne pas se croire « non-concerné ». Souvent, j’entends dire que ces vidéos ou petites explications dessinées ont l’air d’avoir été créées pour les « demeurés » tant leur discours est évident… Au vu des chiffres sur les violences sexuelles, il semble y avoir alors beaucoup d’idiots autour de nous – et ils ne sont pas toujours là où on les attend.

Camille Zimmermann, Doctorante en Etudes Culturelles au laboratoire LIS (Littératures, Imaginaire, Sociétés), Université de Lorraine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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