Edition du samedi 19 août 2017

    Primaires : le programme commun de la droite

    Bruno Cautrès, Sciences Po – USPC

    Primaire-à-droite-le premier-débat

    Primaire à droite: le premier débat (capture iTélé)

    On annonce régulièrement la mort du clivage gauche-droite. À chaque fois que ce faire-part de décès est envoyé, les spécialistes de sociologie électorale rappellent que si les électeurs ont effectivement le sentiment que la gauche et la droite font la même politique, leurs attentes et leurs préférences de politiques publiques continuent d’être fortement articulées au vieux clivage prétendument disparu.

    L’actualité politique des derniers mois n’avait pas échappé à cette règle. Elle avait remis en selle ce thème et pouvait donner le sentiment que le centrisme allait être le cœur de la bataille électorale de 2017. Jusqu’à jeudi soir…

    Depuis ce 13 octobre, il est évident que, même si une bataille aura lieu pour capter les voix des électeurs centristes, le débat de la présidentielle 2017 sera fortement structuré la dimension gauche-droite. Et cela, même s’il est probable que Marine Le Pen se qualifie pour le second tour.

    Socle de convictions traditionnelles

    Toute la partie du débat de jeudi soir qui concernait les sujets économiques et sociaux a en effet clairement fait apparaître ce que l’on pourrait appeler « le programme commun de la droite ». Malgré les nuances et les touches personnelles apportées sur telle ou telle mesure – comme, par exemple, la nouvelle mouture de l’ISF proposée par Nathalie Kosciuzko-Morizet ou encore la fin des 35 heures ou le calendrier du passage de la retraite à 65 ans –, les candidats ont développé une vision de l’économie et de la société française homogène et reposant sur un socle de convictions traditionnelles de la droite : la compétitivité des entreprises, la baisse des charges, la réduction drastique des dépenses publiques, la réduction forte du nombre des emplois publics. Ces thèmes économiques traditionnels à droite ont été mis en perspective à travers une question qui est revenue en boucle : celle du travail et, à travers elle, celle du temps de travail et de sa rémunération.

    Un certain nombre de mots prononcés jeudi soir sont, à cet égard, très symboliques d’une forte trame commune : « Cette faillite culturelle qu’a été dans le pays la dévalorisation de la valeur travail » (Jean-Frédéric Poisson), « on a fait perdre le sens du travail » (Bruno Le Maire), « le redressement du pays passera forcément par le travail » (François Fillon), « libérer la France des 35 heures » (Bruno Le Maire).

    Le discours économique des candidats était, par ailleurs, articulé à une vision plus large du mérite et de l’effort (« On est toujours plus fier et plus digne quand on vit des revenus de son travail plutôt que des aides sociales », Bruno Le Maire), pointant les effets supposés négatifs des aides sociales, des allocations chômage ou des emplois aidés de manière directe ou subtile (« La très grande majorité des chômeurs cherchent du travail, il y a en a qui abusent du système et c’est la raison pour laquelle il faut remettre de l’ordre dans le système d’indemnisation du chômage », Alain Juppé).

    Échange d’amabilités.
    Philippe Wojazer/POOL/AFP

    Ce discours s’est accompagné, avec quelques nuances, d’une vision très critique des organisations syndicales (« Empêcher les syndicats, et en particulier la CGT, de continuer de bloquer la vie des entreprises, et des salariés et plus globalement du pays », Jean-François Copé ; « supprimer le scandaleux monopole de représentation au premier tour » des élections syndicales, Nicolas Sarkozy) et d’une vision très volontariste et optimiste vis-à-vis des négociations à l’intérieur des entreprises sur les conditions de travail et des référendums d’entreprises.

    Ces différents éléments pouvaient même donner le sentiment, du moins à ceux qui sont assez avancés en âge pour s’en rappeler, que la droite 2016 était assez « vintage » : on retrouvait parfois des accents euphémisés de la campagne de…1988, lorsque la RPR et l’UDF de l’époque avaient voulu faire le choix de la « révolution libérale ».

    Si l’effet d’optique peut-être trompeur, force est de constater qu’il fut peu question d’inégalités et de lutte contre les injustices sociales et que les propositions de réformes radicales de la fonction publique n’ont pas manqué : suppression du statut de fonctionnaire pour Nathalie Kosciusko-Morizet, « fin de l’emploi à vie dans la fonction publique » (François Fillon), temps de travail des fonctionnaires, réduction forte des effectifs (avec les quelques nuances apportées sur les emplois publics liés à la sécurité des français).

    La partition du vieux sage

    Ce « programme commun » de la droite, assez nettement libéral, apparaissait en fait très nettement déjà à la lecture des livres publiés par les candidats avant le débat. Cette trame commune n’est d’ailleurs pas la dimension idéologique sur laquelle la droite connaît ses plus fortes tensions et divisions. Celles-ci sont apparues jeudi soir encore sur les questions d’intégration, d’identité nationale ou de laïcité.

    Alain Juppé a réaffirmé sa perspective de « l’identité heureuse », tandis que plusieurs autres candidats – notamment Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire ou François Fillon– ont affirmé leurs positions fortes sur ces questions : « Il n’y a pas de problème de laïcité avec les catholiques, les juifs, les bouddhistes. Il ne faut pas taper sur la liberté religieuse pour régler un problème qui ne concerne qu’une seule communauté » (François Fillon) ; « je veux retirer la nationalité française à toutes les personnes qui combattent en Syrie et en Irak », (encore François Fillon) ; « dans les trente années à venir, la quasi-totalité de l’immigration, c’est pour nous. Est ce que la France est le seul pays à ne pas avoir le droit d’avoir des frontières ? » (Nicolas Sarkozy) ; « si on arrête un fichier S qui n’a rien fait, on s’est trompé, on s’excuse. Je préfère ça aux commémorations » (Nicolas Sarkozy, à nouveau) ; « être Français n’est pas une question d’identité heureuse ni d’identité gauloise » (Nathalie Kosciusko-Morizet). Il ne fait donc guère de doute que les deux débats suivants feront apparaître de manière plus forte les différences sur cette seconde dimension idéologique.

    Pour conclure, on peut remarquer que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé ont très habilement joué leur partition de favoris pour le second tour de la primaire. Nicolas Sarkozy s’est voulu cohérent vis-à-vis de ses politiques entre 2007 et 2012 (défiscalisation des heures supplémentaires, reprise du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux), entretenant ainsi la flamme chez ses soutiens qu’il a été battu en 2012 mais qu’il avait raison sur le fond. Alain Juppé a joué sa partition du vieux sage, du réformateur qui pour être paisible n’en a pas moins de fortes idées.

    Balles de match

    Reste à savoir ce que ce débat va provoquer chez les électeurs de gauche et notamment ceux qui seraient tentés d’aller participer à la primaire et de voter pour Alain Juppé. Vont-ils en tirer la conclusion que Juppé, c’est la droite et le centre, mais surtout la droite au plan économique ? Ou, au contraire, qu’il est suffisamment centriste pour être compatible avec des orientations de gauche ? À l’issue de ce débat, la réponse n’est pas claire car si Alain Juppé a confirmé sa posture de réformateur « tranquille » il a également confirmé que ses choix économiques et sociaux sont bien ceux d’un programme de droite. C’est bien une transformation d’ampleur des principales politiques publiques économiques et sociales dont il s’agit.

    Quant à Nicolas Sarkozy, va-t-il gagner son pari d’être suffisamment « mainstream » sur les fondamentaux de la droite pour creuser l’écart chez les sympathisants Républicains et attirer des sympathisants FN ? Si l’on évoque souvent à son propos sa stratégie « droitière » vis-à-vis des sympathisants FN, on voit moins souvent que l’enjeu essentiel pour Nicolas Sarkozy est de dominer Alain Juppé dans son cœur de cible des sympathisants des Républicains.

    L’écart Sarkozy-Juppé dans ce segment, le plus quantitativement important des électeurs potentiels de la primaire, c’est l’une des balles de match de la primaire. Si ce match n’est pas encore joué, le débat d’hier a montré que, sur les thèmes économiques, les candidats de la primaire « de la droite et du centre » ne devraient pas avoir de difficultés à se retrouver une fois la primaire et les blessures d’ego refermées.

    The Conversation

    Bruno Cautrès, Chercheur en sciences politiques, Sciences Po – USPC

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