Edition du jeudi 23 novembre 2017

Libertarisme ou le culte de l’individu

Olivia Leboyer, politologue spécialiste du libéralisme. Crédit : Olivia Leboyer.

Ce n’est pas le gouvernement qui a des problèmes à régler, le problème c’est le gouvernement lui-même”. On doit cette phrase à Ronald Reagan, alors à la tête des Etats-Unis dans les années 80. Convaincu de l’effet délétère de l’interventionnisme, il défend une ligne libérale dure.
Mais comment définit-on le libéralisme ? Où se situe la frontière entre libéralisme et libertarisme ?

La mouvance libertarienne germe dans les années 60 aux Etats-Unis, dans un climat de contestation de la guerre du Viêt Nam.
En 1972, le parti voit le jour. Il réalise des scores électoraux très bas, de l’ordre d’1%, mais en termes d’idées, il bouscule les mentalités. C’est l’âge d’or d’une véritable nébuleuse.
Sous les années Reagan, on observe une dilution du parti en tant que tel. Pourtant, la force des idées demeurent sous l’impulsion des clubs et des réseaux.

Olivia Leboyer, docteur en sciences politiques, chargée de cours à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et à l’université catholique nous éclaire sur la genèse, l’idéologie et le financement du libertarisme. Projette t-il la vision d’un avenir meilleur ? Ou au contraire enferme-t-il la société dans un individualisme inextricable ?

Comment définissez-vous l’ancrage idéologique du libertarisme ? Où se place-t-il sur l’échiquier politique ?

Le libertarisme met le curseur sur la liberté maximale. Si l’on prend des libéraux du 19ème siècle, comme John Stuart Mill, il y a une pondération à faire entre liberté et égalité. Les libertariens vont, quant à eux, placer la pédale d’accélérateur sur la liberté. Les idées de l’individualisme et plus encore de la propriété de soi sont au coeur de leur conception.
Les questions de justice sociale, de redistribution, d’égalité passent au second plan ou de manière complètement annexe.
Cette mouvance prône la privatisation, la dérégulation qui sont des mesures plutôt orientées à droite. Sur le plan des moeurs, tous les libertariens ne sont pas d’accord sur les questions d’avortement, de droit des homosexuels, de légalisation de la drogue. Mais ils sont pour la plupart progressistes. Ils se situent donc à gauche sur le plan sociétal.
On a souvent qualifié les libertariens de “hippies de droite” car ils prônent des idées d’épanouissement individuel. Sur le plan économique, cela se traduit par une valorisation des égoïsmes donc plus à droite. Il existe également des libertariens de gauche qui ont tenté de réfléchir sur des questions de bien commun, afin de s’extirper de cette aporie.
C’est un mouvement qui ne se revendique ni de droite, ni de gauche, ni du centre. Il veut échapper aux étiquettes. Aux Etats-Unis, on assiste au même schéma.
Le grand spécialiste du libertarisme s’appelle Sébastien Carré Il est l’auteur de Les libertariens aux Etats-Unis. Sociologie d’un mouvement asocial. Dans l’introduction, il insiste sur le fait que le libertarisme demeurera une utopie, rien que dans la définition de leur ambition. Il montre qu’il y a une composante assez extrême, impossible à mettre en pratique. Qu’on ne peut délier les individus de tout, ni accentuer à ce point les droits individuels au risque d’être confronté à des dysfonctionnements à grande échelle. Les idées même de nation, de pays sont problématiques pour les libertariens.
Ils portent cette croyance dans le capitalisme, dans le progrès, dans le fait que la somme des énergies individuelles va générer du progrès.
Est-ce une pensée qui relie ou qui délie ? C’est une forme de pensée positive qui croit dans les forces individuelles.
Aux Etats-Unis, deux courants se dessinent : le courant libertarien et le libéralisme à la John Rawls qui a eu tellement d’influence que les libéraux ont dû se définir par rapport à lui. Contrairement à Hayek, il place la question de justice sociale au coeur de son libéralisme.
Les libertariens ont plus une vision de l’individu avant la société que l’individu dans la société.
Henri David Thoreau est l’un des premiers théoriciens à avoir refusé de payer ses impôts, à s’être insurgé contre l’emploi au niveau collectif des ressources individuelles. Il a insisté sur l’idée qu’on doit être libre de donner son argent comme on l’entend.

Lorsqu’on lit des théoriciens comme Nozick (partisan de l’Etat minimal), ou encore Friedman, on sent une volonté d’éveiller les consciences.
L’approche est très journalistique, les titres rappellent des slogans, les interjections sont vives. Il y a un côté presque marketing dans la manière de présenter les idées.

Quelles sont les sources de financement du libertarisme en France et aux Etats-Unis ?

Aux Etats-Unis, le libertarisme fonctionne sur le mode du think tank, ce sont les clubs et les entreprises qui injectent de l’argent. Parmi les figures des libertariens, on compte des milliardaires comme le fondateur de Wikipedia Wales, Ethan Dusk de Paypal. En France, la mouvance libertarienne est bel et bien présente, mais elle est plus balbutiante donc le financement est moins important mais tout aussi privé qu’outre Atlantique. Historiquement, nous n’avons pas cette culture du think tank. Nous avons par exemple LE SIECLE, mais j’ignore si on peut leur coller l’étiquette libertarienne. Aux Etats-Unis, il y a le Liberty Fund qui porte bien son nom d’ailleurs.

Le libertarisme rejette toute forme d’autorité et de domination. Comment expliquez-vous que des personnalités du gouvernement empruntent à cette mouvance cette idée de creuset sur le plan idéologique ?

C’est un mouvement qui n’a pas le côté programmatique d’un parti. Le libéralisme au sens large a un problème avec l’idée même de gouverner. La pensée libérale s’est développée vers le 17ème 18ème contre l’arbitraire du pouvoir, la monarchie héréditaire, les obédiences divines. Donc dans les germes du libéralisme, il y a un problème avec l’idée de gouverner. Lorsqu’on parle de libertarisme, on parle d’ailleurs plus de matrices.
C’est pour cette raison qu’à travers son parti En Marche, Emmanuel Macron ne se place ni à droite ni à gauche, ni au centre. Il défend peut-être cette vision de creuset.

Pensez-vous que le libertarisme pourrait évoluer vers une forme de parti traditionnel et programmatique en France ? 

Les idées libertariennes ont un fort ancrage aux Etats-Unis. Il y a des racines individualistes très fortes outre atlantique. Le libéralisme en France sur le plan conceptuel et politique n’est pas aussi influent. C’est une mouvance assez morcelée. Excepté Alternative libérale et quelques théoriciens comme Alain Madelin par exemple, sur le plan théorique et politique, le libéralisme n’est pas puissant. Le pères fondateurs ou les sources, on va les chercher aux Etats-Unis et en Angleterre.
Je parlerais de libertarismes au pluriel. Certains libertariens prônent l’Etat minimal, d’autres sont anarchistes. Il y en a de gauche.
Le théoricien Hayek ne se qualifiait pas de libertarien. Ils ont tellement ce culte de l’individu dans ce qu’il a de singulier qu’ils sont réticents à être figés dans un groupe où ils seraient assimilés les uns aux autres.

Aujourd’hui, nous assistons au déclin de la société, ne pensez-vous pas que nous pourrions évoluer vers ce genre de modèle politique ?

Compte tenu du caractère nouveau de l’idéologie et de l’état de désarroi actuel dans lequel se trouve la société, la mouvance libertariste peut avoir une force d’appel importante. Un candidat qui se réclamerait de ce type d’idée pourrait tout à fait être élu, en appelant à l’idée de creuset. Cela pourrait tout à fait séduire.
Les étiquettes sont toujours très réductrices mais si l’on propose ces forces spontanées, avec un souci environnemental ou de bien commun, l’idée peut faire son chemin et fonctionner. Tout dépend le sens dans lequel on dirige ces énergies.
On peut faire en sorte que les individus cultivent un égoïsme sain et une bienveillance collective.
Est-ce qu’on peut coupler cela avec de la démocratie participative, avec l’idée de creuset comme suggère Macron ? Sur le plan électoral, c’est certain que ça fonctionnerait, mais sur les plans économique et social, il faut prendre en compte le contexte international.

 Le libertarisme endosse donc un fort héritage libéral, mais il puise sa force dans les influences progressistes et de droite.

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