Edition du samedi 21 octobre 2017

Portrait d’un « Petit paysan »

Hubert Charuel a tourné un premier film très réaliste dans la ferme familiale en Haute-Marne

Par Patrick TARDIT

Hubert Charuel devant le Caméo à Nancy : « Je venais voir des films ici, venir en présenter un c'est un peu étrange »

Hubert Charuel devant le Caméo à Nancy : « Je venais voir des films ici, venir en présenter un c’est un peu étrange »

Voilà un film qui se passe dans le 52. Ses héros, un jeune éleveur et ses vaches. « Petit paysan » (sortie le 30 août) a été tourné à Droyes, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Dizier, en Haute-Marne, dans la ferme de la famille Charuel, par le fiston, Hubert. Présentée à la Semaine de la Critique, lors du Festival de Cannes, c’est l’histoire de Pierre, fermier solitaire formidablement interprété par Swann Arlaud, qui veut à tout prix sauver son petit cheptel, une trentaine de bêtes.
« C’est une histoire d’amour entre un homme et ses animaux, c’est un mec en symbiose totale avec son troupeau, ses vaches », précise Hubert Charuel. Ce Pierre est assurément ce « Petit paysan » qu’Hubert aurait pu être s’il avait repris la ferme. « Evidemment, il y a une dimension cathartique dans la manière de lâcher cette histoire, de lâcher la ferme aussi. Même dans le système familial, je pense que ce serait un peu passé comme ça », sait bien le fils unique de Sylvaine et Jean-Paul.
Ses parents, son grand-père, son cousin, jouent dans le premier long-métrage du jeune réalisateur, 32 ans. « C’est un film sur la famille, c’était important pour moi qu’ils soient dedans. Et puis, faire tourner des non-professionnels, c’était ma manière de travailler quand je faisais des courts-métrages, ça me permet d’instaurer un sentiment de vérité avec les acteurs, ça casse un peu leurs repères ».

« Ma manière de reprendre la ferme »

Un film d'Hubert Charuel

Un film d’Hubert Charuel

Lui avait les siens, de repères, puisqu’il a tourné dans la ferme familiale l’an dernier (du 16 août au 7 octobre), grâce notamment au soutien financier de la Région Grand Est (100.000€). « Quand on a écrit le scénario, la ferme était en activité et je savais à quel point ça allait être compliqué, on ne peut pas débarquer avec quarante personnes dans la salle de traite d’un paysan, c’est trop lourd. Quand on a terminé le scénario, ma mère était à la retraite, la ferme s’est retrouvée vide, et avec ma co-scénariste Claude Le Pape, on avait écrit toutes les scènes en pensant à ce lieu, pourquoi le faire ailleurs, c’est parti comme ça. Et puis c’est ma manière de reprendre la ferme », raconte Hubert Charuel.
Le réalisateur montre la réalité de la vie d’un « petit paysan », le réveil qui sonne chaque matin à 6H45, la traite deux fois par jour, sept jours sur sept, le boulot, la solitude, l’angoisse de la maladie… Le bonheur n’est pas forcément dans le pré, mais la vérité est dans le film. « Il y a beaucoup de documentaires, des fictions, mais qui souvent se servent du monde agricole comme décor, elles ne jouent pas de l’univers. Pour moi, c’était important de faire une fiction, que ce soit un film de genre », dit-il.
Et quand Swann Arlaud est dans la salle de traite ou sur un tracteur, on y croit.  « C’est un métier que je connais bien, il fallait que je croie aux gestes », confirme le réalisateur, « Swann a passé des essais, il a fait un stage chez des cousins où il a appris à traire, il avait un truc avec les vaches. Ma mère l’a bien coaché, il était devenu Pierre et c’était ses vaches ».

« Si ça arrive chez nous, je me suicide »

Un film réaliste sur le monde paysan d'aujourd'hui

Un film réaliste sur le monde paysan d’aujourd’hui

Si le film commence par un cauchemar (ses vaches dans sa maison, la chambre, la cuisine), le vrai cauchemar de Pierre est à venir. Sa Topaze, numéro 2304, est malade. Peut-être cette satanée « maladie belge », inventée pour le film. « On s’est inspiré de maladies qui existent, mais je ne voulais pas faire un film sur la vache folle », précise Hubert Charuel, en qui est ancrée pour toujours une phrase de sa mère lors de l’épidémie, « Si ça arrive chez nous, je me suicide ». « J’avais une dizaine d’années, j’y ai cru à cette phrase, ça m’a énormément marqué, il y avait une vraie paranoïa ».
Petit, il ne se voyait pas forcément éleveur. « Mes parents m’ont toujours poussé à faire ce que je voulais, pendant vingt-cinq ans ma mère m’a dit de ne pas faire ce métier de merde », dit-il. Alors, vétérinaire peut-être, comme la sœur de Pierre, jouée par Sara Giraudeau. Mais « pas de bonnes notes dans les matières scientifiques ». Alors pourquoi pas le cinéma, où il allait une fois par semaine à Saint-Dizier avec ses parents.
Le campagnard devient étudiant à Nancy, à la fac de Lettres (un DEUG de médiation culturelle et communication) puis à l’IECA (Institut Européen du Cinéma et de l’Audiovisuel). Il complète sa formation en allant découvrir des films au Caméo, le cinéma art-et-essai de Nancy, où il est revenu montrer son « Petit paysan » en avant-première. « Je venais voir des films ici, venir en présenter un c’est un peu étrange. Forcément, ça me fait bizarre, ça rappelle des souvenirs, je me souviens de la projection d’Inland Empire, de David Lynch, c’est le Caméo qui m’a fait aimer la version originale ».

La fin d’un monde

Puis ce sera la Femis, l’école du cinéma, à Paris. Hubert se souvient d’une question de son prof Roger Viry-Babel à l’IECA : « Il avait fait lever la main aux enfants d’ouvriers, ils étaient six ou sept, aux enfants de paysans, et j’étais le seul ». Comme il était le seul enfant d’éleveur laitier à la Femis. C’est de cette place « atypique » qu’il raconte la fin d’un monde qu’il connait bien, ce milieu « qui a peur d’être oublié ». « J’ai un regard de l’intérieur, ça m’a beaucoup aidé pour écrire l’histoire, j’ai plus de facilité à en parler, je ne me suis absolument pas documenté, j’ai vécu ça toute ma vie ».
Comme dans la chanson de Souchon, serait-il « mal en campagne et mal en ville » ? « En fait, ça dépend des moments », répond-il, « Parfois je me sens un peu perdu dans les deux, et parfois très à l’aise dans les deux. Mais là où je me sens le mieux, c’est quand je fais rencontrer les deux mondes, je connais les codes des deux mondes, et faire des films en Haute-Marne, là je me sens bien ».
C’est toujours en Haute-Marne, dans la ferme de Droyes, qu’il a commencé le tournage d’un documentaire. « Dès que j’avais des trous, j’allais filmer, et j’aimerais bien retourner un peu l’année prochaine ; ça parle de la ferme de mes parents, mais aussi de moi qui ne la reprends pas ». D’une ferme qui est désormais pour toujours le décor d’un vrai film de cinéma.

Patrick TARDIT

« Petit paysan », un film de Hubert Charuel (sortie le 30 août)

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