Edition du mardi 26 septembre 2017

Comprendre l’entrepreneuriat des jeunes à la lumière des écosystèmes

File 20170617 31517 a2ww2iDes étudiants entrepreneurs coachent des étudiants dans le cadre une opération de sensibilisation à l’entrepreneuriat.
Université de Lorraine

Christophe Schmitt, Université de Lorraine

L’entrepreneuriat a souvent été envisagé à travers la figure de l’entrepreneur, héros solitaire des temps modernes. Il est pourtant bien réducteur de se limiter à cette dimension pour comprendre l’entrepreneuriat et, notamment, l’entrepreneuriat des jeunes. En effet, depuis environ deux décennies et, notamment, grâce aux travaux de Granovetter, il est possible de considérer l’importance des réseaux sociaux et, plus largement, celle des écosystèmes.

Nous entendons par écosystème l’ensemble des personnes (l’entrepreneur, ses clients, ses fournisseurs, ses financeurs, ses partenaires…), des organisations (banque, expert-comptable, juridique…), de leur production (statut juridique, modalités d’accompagnement, les prototypes de l’entrepreneur…) et leurs interactions (les liens entre les personnes, les organisations et leur production).

Si nous prenons la notion d’écosystème comme grille de lecture pour comprendre l’entrepreneuriat des jeunes, il sera possible de reprendre la typologie que nous avons mise en œuvre à travers l’étude de 22 pays entre 2005 et 2008 autour des « 3I » : Initialisation, Institutionnalisation et Intégration.

Les trois phases

La première phase, celle de l’initialisation, est la phase où l’idée d’écosystème est très localisée à travers des actions isolées mises en place par des précurseurs en matière d’entrepreneuriat des jeunes. La deuxième phase, celle de l’institutionnalisation, correspond à la volonté de dépasser le niveau local et les actions isolées ici et là par un programme national en matière d’entrepreneuriat des jeunes. C’est le cas en France, en l’occurrence dans le cadre des programmes successifs PEE et PEPITE.

À travers cette phase d’institutionnalisation, il s’agit essentiellement de créer des écosystèmes favorables au développement de la culture entrepreneuriale des jeunes au sein des universités de façon générale, c’est-à-dire comprenant les universités et les écoles d’ingénieur et de commerce.

La troisième phase, celle de l’intégration, quant à elle, correspond essentiellement à la diffusion de la culture entrepreneuriale des jeunes au sein de l’ensemble de la société, au-delà de l’université. Ces trois phases correspondent à l’évolution qu’est en train de connaître la France en matière d’entrepreneuriat des jeunes.

Des écosystèmes locaux en émergence pour l’entrepreneuriat des jeunes : la phase d’initialisation

Il y a encore peu de temps, il était conventionnel de penser et de dire qu’entreprendre n’est pas fait pour les jeunes et, encore moins, pour les étudiants. Il est possible de résumer cette posture sociétale à travers la question récurrente : « Pourquoi les étudiants ne créent-ils pas d’entreprise ? ». Cette question était lancinante tant dans les discours des politiques que dans ceux des organismes d’aide à la création d’entreprise.

De façon générale, le stéréotype de l’entrepreneur peut se définir de la façon suivante : les jeunes ne peuvent pas créer. Pour créer, il faut avoir une première expérience et avoir de l’argent. À travers cette posture, les jeunes et encore plus les étudiants sont exclus de toute logique entrepreneuriale tant au niveau sociétal qu’au niveau éducatif et politique. Aussi, cela revient-il à dire : « Finis tes études, tu entreprendras ensuite ».

Dans ce contexte, la réponse à la question précédente est « Pourquoi les étudiants créeraient-ils des entreprises dans la mesure où il n’y a pas d’écosystème pour les insister à le faire ? » Selon la typologie développée en 2005 afin de pouvoir comparer l’engagement des pays en matière d’entrepreneuriat, on peut parler d’une phase d’initialisation en France.

Cela correspond avant tout à des initiatives localisées notamment dans des écoles d’ingénieur (École des Mines d’Alès), de management (HEC Paris) et de quelques universités à travers le programme Maison de l’Entrepreneuriat au sein des universités (Grenoble, Nantes, Lille notamment). Mais de façon générale, il n’existait pas d’écosystème universitaire généralisé favorable auprès des jeunes pour entreprendre.

La création d’écosystèmes favorables généralisés au sein des universités : phase d’institutionnalisation

Les programmes PEE puis PEPITE sont venus changer considérablement la donne. En effet, le point de départ de ces programmes repose avant tout sur la création de façon généralisée de l’entrepreneuriat au sein des universités.

La France, depuis 2011, est entrée dans la phase dite d’institutionnalisation. Cela correspond avant tout à un engagement politique et financier à différents nouveaux (étatique, régional, universitaire…) pour le développement de l’entrepreneuriat. Plus précisément, il s’agit, moins de développer la création d’entreprise que la culture entrepreneuriale. En effet, il n’y a pas de développement au niveau de la création d’entreprise s’il n’y a pas de développement de la culture entrepreneuriale. Dans cette perspective, l’entrepreneuriat devient une voie de professionnalisation à part entière pour les jeunes aux côtés du fonctionnariat et du salariat.

L’Université évolue pour intégrer cela dans ses missions. Aujourd’hui, il devient courant de voir, au sein des universités, des écoles d’ingénieur et des écoles de commerce des chargés de projet ayant pour mission de faire de la sensibilisation et de l’accompagnement à l’entrepreneuriat. En France, on sort de la logique évoquée précédemment, « Finis tes études, tu entreprendras ensuite ». C’est même l’inverse. L’idée est désormais de dire : « Profite de tes études pour t’essayer à l’entrepreneuriat ».

Séminaire « intentionnalité ».

La création du statut Etudiant-Entrepreneur est venue compléter et renforcer les dispositifs existants. Ce statut peut s’apparenter à celui de sportif de haut niveau ou d’étudiant salarié, l’enjeu étant de reconnaître le fait que l’étudiant, à côté de son inscription à l’université, est engagé sur un autre front. Comme l’évoque J.-P. Boissin, le nombre d’étudiants ayant le statut d’étudiant-entrepreneur ne cesse d’augmenter pour dépasser la barre des 3000 en 2017.

L’accroissement du nombre d’étudiants-entrepreneurs est, à titre d’exemple, de + 45 % au niveau national entre 2014 et 2016, et de + 57 % au niveau de l’Université de Lorraine sur la même période. Faut-il en conclure que les étudiants sont plus entrepreneurs que leurs prédécesseurs ? Cette conclusion serait hâtive. Il convient plutôt de considérer un double effet conjugué : l’effet Hawthorne et l’effet « phéromone ». L’importance de l’écosystème universitaire pour le développement de l’entrepreneuriat n’est plus à démontrer notamment à travers la notion de capital social de Bourdieu qui s’applique largement dans le cas de l’entrepreneuriat étudiant.

Il convient de s’arrêter sur un autre aspect : l’effet Hawthorne. Il est possible d’avancer que c’est parce qu’on s’intéresse aux étudiants que leur motivation, notamment à l’entrepreneuriat, va se développer. En effet, en créant des espaces d’expression nouveaux, nous voyons les étudiants s’y engager pour développer des connaissances et des compétences différentes, voire nouvelles par rapport à leur parcours de formation.

À côté de cet effet, il est possible de parler de l’effet « phéromone ». En effet, force est de constater l’importance de la trace laissée par les premiers étudiants-entrepreneurs. Il a fallu des « éclaireurs » qui ont testé le système afin de permettre à d’autres, plus suiveurs, de s’engager dans l’espace qui leur est offert. Au final, parmi les étudiants-entrepreneurs, il y a ceux qui auraient entrepris même sans statut étudiant-entrepreneur et ceux qui s’y seraient essayés parce qu’il y avait ce statut qui offre une certaine sécurité notamment par rapport à leur avenir professionnel.

Ces « suiveurs » sont vraiment la réussite de cette phase d’institutionnalisation. Cet effet « phéromone » est très visible lorsqu’on regarde par exemple les étudiants-entrepreneurs en Lorraine. Avec moins de 10 étudiants-entrepreneurs lors de la mise en place du PeeL (Pôle entrepreneuriat étudiant de Lorraine), 5 ans plus tard, ce sont près de 200 étudiants-entrepreneurs qui sont accompagnés.

D’un écosystème universitaire à un écosystème sociétal : phase d’intégration

La troisième phase de l’entrepreneuriat des jeunes est en marche. C’est la phase d’intégration. Il s’agit d’œuvrer à aller au-delà du développement d’un écosystème favorable au sein de l’université. Quel est l’intérêt de ce développement ? Il est double.

Le premier est de considérer que l’université dans son ensemble n’est qu’une des pièces du puzzle. Il s’agit donc de construire un écosystème favorable beaucoup plus large. En effet, pour favoriser l’entrepreneuriat des jeunes, il est nécessaire de développer des politiques au niveau de l’État et des collectivités territoriales en lien avec les caractéristiques de l’entrepreneuriat des jeunes afin de sécuriser un peu plus leur parcours professionnalisant.

Il en va de même en ce qui concerne les aides, les financements, les espaces collaboratifs et l’accompagnement de l’entrepreneuriat. Trop souvent, ces actions sont essentiellement centrées sur la phase de création d’entreprise. Paradoxalement, les étudiants-entrepreneurs ne se projettent pas tous dans une création d’entreprise mais avant tout dans leur projet. L’objectif est de s’interroger collectivement comment aider l’étudiant-entrepreneur à développer avant tout son projet.

En changeant le centre focal, il s’agit avant tout de s’intéresser de façon systémique à la construction de la relation entre l’entrepreneur, son projet et son écosystème et à l’évolution de cette relation. C’est bien ce triptyque qu’il convient avant tout de renforcer.

Dans les faits, cela se traduit par la mise en place de bourses, par exemple, dans la région Grand Est, les bourses « défi jeunes » permettant aux uns et aux autres de mettre en place leurs premières actions. L’intérêt n’est pas que financier. Loin de là. Ces bourses permettent de travailler deux notions très importantes auprès des jeunes entrepreneurs : la confiance en soi et l’estime de soi.

La phase d’intégration doit amener à considérer l’entrepreneuriat des jeunes comme une voie de professionnalisation à part entière et bien au-delà de l’université. Ainsi les prescripteurs de l’entrepreneuriat des jeunes peuvent-ils être les parents, les proches, les enseignants, les politiques, les médias… sans que cela ne soit considéré comme une voie de professionnalisation atypique. Car, il faudrait bien pouvoir appréhender l’entrepreneuriat comme une étape comme une autre dans une vie professionnelle.

Le second intérêt est de sortir de l’université. En effet, même si on retrouve à l’université et dans les écoles une grande partie des jeunes, il y a beaucoup de jeunes qui ne passent pas par ces systèmes. À certains endroits, l’entrepreneuriat est déjà présent comme dans les métiers de l’artisanat par exemple. Il conviendrait toutefois d’éviter un entrepreneuriat des jeunes à deux vitesses. En effet, actuellement, le programme PEPITE ne touche pas les jeunes qui ne sont pas dans un parcours dit universitaire. L’enjeu est de taille et ne pourra être abordé si on reste dans une logique de territoire : l’université dans son ensemble. Il conviendrait de pouvoir favoriser le brassage des populations dans une perspective d’enrichissement mutuel des jeunes entre eux. De plus, si l’on considérait que le programme PEPITE est une réussite, il conviendrait de s’en servir pour essaimer les bonnes pratiques en matière de sensibilisation, de formation et d’accompagnement à l’entrepreneuriat. Il existe une focalisation en matière d’accompagnement d’entrepreneuriat à travers une pléthore d’acteurs dans le domaine et dont l’efficacité serait à discuter. Il existe, par ailleurs, peu d’outils en matière de sensibilisation auprès de la population française dans son ensemble.

Des défis à relever

À la lumière de ces éléments, de nouvelles questions émergent et qui sont les défis de demain à relever par exemple :

  • comment assurer la pérennité des jeunes entrepreneurs ? Car il ne suffit pas de créer, encore faut-il pouvoir pérenniser les entreprises dans le temps ;
  • comment peut-on orienter l’envie d’entreprendre vers la reprise d’entreprise ? Le nombre d’entreprises à reprendre est toujours aussi important en France ; il conviendrait, tout comme la mise en place d’un programme dédié à la création d’entreprise, de mettre en place un programme national portant sur le repreneuriat comme forme particulière de l’entrepreneuriat ;
  • The Conversationcomment faire évoluer les pratiques en matière d’accompagnement entrepreneurial et mettre en place des politiques adaptées à l’entrepreneuriat des jeunes ? La connaissance de l’entrepreneuriat des jeunes amène en effet à sophistiquer les outils, les démarches et les financements par rapport à la singularité de ce public particulier.

Christophe Schmitt, Professeur des Universités en entrepreneuriat, Université de Lorraine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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