Edition du samedi 24 février 2018

De la presse aux « news » : où en est l’édition du présent ?

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Les nouveaux cables.
nicolayeeles/VisualHunt, CC BY-NC

Olivier Bomsel, Mines ParisTech

Ce texte est publié dans le cadre du partenariat de The Conversation France avec le Séminaire PSL Écosystèmes de médias. La quatrième séance (8 janvier 2018) consacrée aux « news » s’est tenue à l’IPJ-Dauphine. Elle a été animée par Patrick Le Floch, Directeur de l’IEP de Rennes, Bruno Patino, directeur de l’école de journalisme de Sciences Po, Pierre-Jean Bozo, ancien directeur de Libération et de 20 minutes, et Christophe Alix, Chef du service économique à Libération.


L’asphyxie de Presstalis et le risque systémique qu’elle induit pour les éditeurs de presse donnent à ce séminaire une résonance très actuelle. Plus encore que l’audiovisuel, la presse subit une conjugaison de facteurs institutionnels, techniques et économiques structurant, singulièrement en France, une organisation industrielle très rigide. La numérisation s’insère insidieusement dans toutes ses failles. La destruction-créatrice tend alors à s’imposer en alternative de réformes trop longtemps différées…

L’édition du présent

La chronique, l’actualité, les actualités, l’information, les informations, auquel nous préférons l’anglicisme the news, terme à la fois pluriel et singulier, fabriquent un récit du présent. Ce récit traverse un protocole éditorial déterminé par des conditions institutionnelles, techniques, et économiques (voir la première séance).

Conditions institutionnelles, car comme l’écrit Saint-Simon en préface de ses Mémoires,

« Celui qui écrit l’histoire de son temps, qui ne s’attache qu’au vrai, qui ne ménage personne, se garde bien de la montrer. Que n’aurait-on point à craindre de tant de gens puissants, offensés en personne ou dans leurs plus proches par les vérités les plus certaines, et en même temps les plus cruelles ? Il faudrait donc qu’un écrivain eût perdu le sens pour laisser soupçonner seulement qu’il écrit. Son ouvrage doit mûrir sous la clef et les plus sûres serrures, passer ainsi à ses héritiers, qui feront sagement de laisser couler plus d’une génération ou deux, et de ne laisser paraître l’ouvrage que lorsque le temps l’aura mis à l’abri des ressentiments… »

La liberté de blâmer (tant pis pour les éloges) est incompatible avec les régimes instables dans lesquels l’État manipule l’économie pour se ménager des allégeances. Les choix d’alliances et les privilèges qu’ils engendrent relèvent d’un arbitraire qui ne saurait être dénigré sans désordres.

À l’inverse, les ordres d’accès ouvert où l’économie de marché est découplée de la politique, requièrent une presse libre et indépendante pour activer la concurrence dans l’économie et dans la politique sous couvert de l’État de droit. Or, on va le voir, les conditions d’instauration et de développement d’une telle presse dépendent de circonstances historico-institutionnelles génératrices d’effets de sentier.

L’édition des news dépend aussi de conditions techniques, puisque les moyens de communication – de correspondance et de publication – balisent le champ des faits sociaux, des récits à construire, de leurs formats d’édition. La technique détermine les coûts fixes, les économies d’échelle, mais aussi le protocole éditorial, l’ingénierie du sens. La mutation numérique bouleverse chacun de ces aspects.

À quoi s’ajoute enfin, des facteurs temporels, car chaque époque, comme le soutient François Hartog, porte sa perception du temps. À l’ère numérique, l’accélération et la massification des communications instaurent une prévalence du présent et l’édition continue de son récit.

Le séminaire aborde chacune de ces questions à travers un bref historique de la structuration de la presse française et la séquence des coups que la numérisation y a porté.

Imprimerie Rivet à Limoges.
Knowtex/Flickr, CC BY

Le reset de l’après-guerre

Comme l’explique Patrick Le Floch, la France de l’après-guerre doit tirer le bilan d’une presse corrompue qui a sombré dans la collaboration. La reconstruction d’un secteur vital pour les institutions, à l’abri d’une manipulation par des intérêts financiers, est une spécificité nationale. Elle induit un empilement de règles sur la propriété des moyens d’édition et de distribution, ainsi que sur le partage du marché entre quotidiens locaux et nationaux.

Ces règles reflètent les impératifs techniques de la collecte des news, de leur agrégation sur la plateforme du journal imprimé et de leur diffusion égalitaire auprès du grand public. La pagination du journal détermine la taille des rédactions. Grâce aux aides publiques, le système permet le foisonnement du pluralisme et l’existence d’une presse en miroir des institutions.

Néanmoins l’intensité capitalistique de l’imprimerie impose des concentrations. Les règles sur la propriété des actifs de presse s’avèrent assez flexibles car les concentrations préservent des emplois. La concentration des titres s’opère sous contrôle de l’État. En revanche, les groupes d’intérêts issus de l’organisation industrielle, à commencer par le syndicat du livre, sont capables de bloquer l’ensemble du secteur, prenant les rédactions et l’opinion en otage. Ce rapport de forces va déboucher sur des inefficacités croissantes face auxquelles l’État restera passif. Refoulées vers la distribution, ces inefficacités vont précipiter la chute du secteur.

Le paradoxe est qu’en voulant soustraire l’organisation de la presse à l’influence des intérêts financiers, l’État s’est mis dans les mains des lobbies de sa créature. Cette situation qui jalonne La Nouvelle Economie Politique est un classique français de la création de marchés par l’État.

Le présent numérique

Pour Bruno Patino, la numérisation a tâtonné. Elle est d’abord apparue comme une aubaine permettant de contourner la distribution physique, de vendre des exemplaires dématérialisés (PDF). Car l’imprimé étant à la fois l’emblème et le produit des éditeurs, il importait à ceux-ci de ne pas cannibaliser le papier. Préserver les rotatives, c’était maintenir le protocole éditorial, l’exclusivité de la parution, en évitant de diffuser préalablement l’information en ligne.

Mais rapidement, le numérique a bouleversé le rapport des rédacteurs à l’espace et au temps. À l’espace d’abord, quand ceux-ci se sont aperçus que leurs articles étaient lus à l’autre bout du monde. Or, l’espace, c’est aussi le territoire, autrement dit le contexte culturel du lecteur qui fait résonner le récit. Patino souligne l’importance – majeure parce que sémantique – qu’a eue cette perte de contrôle du contexte sur le protocole éditorial de la presse. À quoi s’ajoute, la problématique du temps : comment un site web de journal peut-il retenir une nouvelle jusqu’à la parution du papier ? La coexistence des deux formes éditoriales ne peut ralentir le présent, elle doit fatalement privilégier le temps réel. Au final, c’est l’espace-temps – le chronotope – du numérique qui impose sa loi au récit.

Dès lors, les enjeux éditoriaux de la presse, face à la concurrence des chaînes d’info, des réseaux sociaux, ou à la rhétorique des fake news, se résument à cette question : comment réintroduire du recul et du contexte dans les récits qui forment la chronique du présent ? Les exemples et références cités par Bruno Patino sont particulièrement éclairants.

Gratuité

Pierre-Jean Bozo rappelle le contexte des années 2000 où le déploiement d’Internet s’est assorti d’offres gratuites typiques de l’économie des plateformes. Le piratage de la musique accompagnant le déploiement des offres à haut-débit a engendré une banalisation des médias au profit des télécoms. C’est dans ce contexte que de grands groupes de presse scandinaves ont couvert le marché européen de nouveaux quotidiens gratuits. Ces titres répondaient à une demande du public pour une information factuelle, désidéologisée, découplée des clivages partisans.

En s’affranchissant des inefficacités de la distribution, la gratuité a permis de toucher de vastes publics urbains et d’éviter la cannibalisation entre papier et support numérique. La distribution sur téléphone mobile, initiée au Japon dès les années 2000, est devenue pour ces titres un objectif critique. Elle a permis une interactivité avec les lecteurs structurant peu à peu leur ligne éditoriale. Cette nouvelle presse, compatible avec la technologie et l’économie numérique, a creusé le déclin de la vente au numéro, drainé les ressources publicitaires et accéléré la mutation du secteur.

Stratégies éditoriales

Christophe Alix décrit les choix stratégiques opérés par Libération depuis le milieu des années 1990. Alors que le journal était pionnier dans la création d’un site web élargissant son protocole éditorial, l’éclatement de la bulle Internet en 2001 l’a fait revenir en arrière pour restaurer l’exclusivité du papier et de son clone PDF. Cette stratégie, concertée avec d’autres titres de presse, a incité ceux qui ne l’ont pas suivie (Le Monde, les gratuits) à basculer dans l’édition en ligne, prenant ainsi une avance déterminante.

Les tentatives d’utilisation du web à seule fin de sauvegarder le papier ont fait échouer le modèle freemium dans lequel le site web appâtait pour l’abonnement au PDF. Elles ont finalement conduit à deux formes de désintermédiation : l’une par les réseaux sociaux, reprenant à leur guise quelques articles du journal, l’autre par les kiosques numériques des opérateurs télécoms distribuant, parmi d’autres goodies, la version digitale de l’exemplaire imprimé. Dans les deux cas, le titre perd la maîtrise de son contexte, mais aussi des lecteurs convertis au chronotope – à l’espace-temps – numérique.

Cet exemple illustre, hélas, par l’absurde, la thèse de Bruno Patino sur le changement du protocole éditorial des news pour adapter le récit au présent numérique. C’est clairement ce phénomène, bien plus que le seul changement technique, qui tire la métamorphose du secteur. La destruction-créatrice affecte le protocole éditorial.

En conclusion

L’édition des news doit donc s’adapter au chronotope numérique, tout en respectant les règles d’un protocole éditorial, autrement dit d’une ingénierie du sens. La maîtrise du contexte, le séquencement du présent – du choc jusqu’aux remous – permettant son installation entre un passé et un futur, ou encore la conduite d’enquêtes exclusives éditées selon ces principes, sont le choix des grandes plateformes de news que sont le New York Times ou en France, Le Monde. Ces plateformes se distinguent ainsi du contexte des réseaux sociaux, soumis à l’immédiateté.

The ConversationAu final, le site de news, comme en son temps le journal, demeure une plateforme d’édition groupée d’articles visant à satisfaire de très diverses préférences. Mais, la plateforme numérique n’est pas limitée en taille par l’économie de l’impression. Le changement de protocole éditorial fait basculer les actifs des rotatives vers les équipes éditoriales, ainsi que vers le marketing numérique capable de suivre la demande individuée du lecteur, de cibler la publicité et d’adapter l’offre tarifaire à son profil. Ce dispositif, commun à Netflix et à Amazon, combine effets de réseau et économies d’échelle. Il a vocation à devenir monopoliste, ce qui présage de nouveaux débats sur l’encadrement de la concentration du secteur.

Olivier Bomsel, Senior Researcher (HDR) and Professor, Director of the MINES ParisTech Chair of Media and Brand Economics, Mines ParisTech

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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