Edition du dimanche 17 décembre 2017

« Le Chemin » vers la vie

Interview de la réalisatrice Jeanne Labrune

Jeanne Labrune est venue présenter son film au Caméo, à Nancy.

« J’avais envie d’offrir un film doux », confie la cinéaste Jeanne Labrune, venue présenter « Le Chemin » (actuellement en salles) au Caméo, à Nancy ; dans la ville même de Michel Huriet, qui fut diplomate et écrivain, auteur de « La fiancée du roi », paru en 1972 (réédité en Folio) et dont est inspiré ce film. L’histoire d’une jeune fille qui s’apprête à entrer dans les ordres, dans une mission catholique au Cambodge ; pour aller soigner une villageoise, elle emprunte un chemin qui serpente entre une rivière et le mur d’enceinte des ruines du temple d’Angkor. Un chemin sur lequel elle

croise régulièrement un pêcheur.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce roman ?

La productrice Catherine Dussart me l’avait proposé il y a vingt-deux ans, et ce qui m’avait beaucoup intéressé c’est ce thème d’une rencontre occasionnelle, sur un chemin interdit. Dans le roman de Michel Huriet, c’était à l’intérieur de la propriété d’un couvent, deux êtres transgressent quelque chose, la religieuse la loi du silence à laquelle elle est tenue, et lui traverse ce couvent fermé. Cette rencontre entre deux êtres de culture différente va devenir rituelle, et n’est jamais un rendez-vous explicite, c’est une structure qui m’a beaucoup intéressée.

Le roman se déroule au Japon, vous aviez envisagé d’y tourner, pourquoi cela n’a-t-il pas été possible ?

Le Japon est un pays très compliqué, encore aujourd’hui, les gens sont extrêmement gentils mais on n’arrive jamais à avoir une réponse claire, c’est un pays très hiérarchisé. Le Japon est entièrement jardiné, les forêts, les jardins sont des lieux publics où les gens vont se promener, certains sont des lieux sacrés, et pour obtenir les autorisations je sentais une inertie très grande. C’était un film par temps de neige et de glace, comme dans le roman, beaucoup à l’aube et au crépuscule, il fallait une équipe avec laquelle on s’entend bien, or j’avais une équipe japonaise dont les rythmes étaient très mystérieux pour moi, j’ai compris que j’allais au casse-pipe. Ce n’était pas une question d’argent, parce qu’à cette époque-là il y avait plus d’argent pour le film qu’aujourd’hui, mais à douze semaines du tournage j’ai arrêté.

Qui devait jouer la jeune fille à l’époque ?

C’était Natacha Régnier, qui aimait beaucoup le projet.

Et pourquoi le film s’est ensuite exporté au Cambodge ?

La productrice m’a reparlé récemment de ce projet et du Japon, mais on allait se retrouver confrontées aux mêmes problèmes. Je lui ai proposé d’aller au Cambodge, j’y suis allé quinze jours, j’ai fait tout un itinéraire un peu à l’aveugle, et je me suis glissée à l’intuition dans des paysages avec un chauffeur et un régisseur cambodgiens. J’ai trouvé toutes sortes de décors, très inspirants, les gens du pays m’ont beaucoup touché, ça m’a paru plus facile de tourner là-bas qu’au Japon, et j’ai donc tout réécrit pour le Cambodge. Je ne dis pas que c’était facile de travailler, avec le climat, la chaleur, l’éloignement des lieux, le transport du matériel, mais possible grâce à la bienveillance de l’équipe khmère.

Pour reprendre une expression qui figure dans le film, c’est « un pays où la souffrance se cache derrière le sourire »…

Oui, c’est vrai encore aujourd’hui, il y a cette permanence du souvenir du génocide, qui n’est pas si vieux finalement, quarante ans. Il y a beaucoup de souffrance, de dignité, c’est un pays très mystérieux, les gens sont d’une extrême gentillesse et on se demande comment une violence aussi grande peut sortir d’un pays si souriant et si bienveillant. C’est aussi un peuple qui a toujours beaucoup souffert, un pays qui a été envahi, colonisé, c’est ce qui rend ce peuple capable d’accepter l’étranger, puisque depuis toujours ils ont été obligés de faire avec.

Pourquoi avoir choisi Agathe Bonitzer pour le rôle de la jeune fille ?

C’est une jeune femme qui a dans son physique une sorte de pureté de visage, encore un reste de très jeune fille, il reste quelque chose de l’enfance chez Agathe. Et puis, parce que c’est une excellente actrice, elle a été très courageuse sur ce tournage.

Vous filmez beaucoup la nature, les forêts, les racines, la rivière… on peut dire que c’est un film contemplatif ?

Je ne sais pas, mais c’est une forme de méditation. Ce chemin que fait le personnage de Camille, qui se répète tous les jours mais qu’elle voit différemment, ce chemin fait apparaître tout son mystère progressivement, jusqu’à lui provoquer des visions, notamment par rapport à tout ce qui s’est passé au Cambodge. C’est une méditation sur la vie, le temps, la mémoire, puisqu’il y a ce génocide en toile de fond ; la beauté de cette nature évoque un paradis, mais un paradis qui est infesté par la douleur.

Il y a aussi pour elle la recherche de dieu…

Une recherche spirituelle, je dirais, qui évolue et qui fait qu’à la fin elle prend une décision différente de celle qu’elle pensait devoir prendre au départ. Elle a fait une sorte de chemin de vie, elle a découvert la possibilité du désir, de l’amour, elle a découvert la cruauté de l’existence, elle choisit le risque de vivre, et pas celui de se mettre à l’abri.

Vous dites que « Le Chemin » est un film « doux », vous aviez besoin de douceur ?

Agathe Bonitzer incarne une jeune fille qui s'apprête à entrer dans les ordres.

Agathe Bonitzer incarne une jeune fille qui s’apprête à entrer dans les ordres.

J’ai beaucoup vécu seule et dans le silence, le Cambodge m’a rappelée à cette dimension de la vie ; dans ses paysages, on se sent minuscule et ça nous renvoie à notre humaine condition. Je pensais que je pouvais offrir au public un film un peu différent, à rebrousse-poil de ces films durs, violents, parfois très dialogués, collés à nos problèmes contemporains. J’avais envie d’offrir un film doux, en effet, même s’il évoque des choses très dures, mais d’une manière plus sereine, remettant la douleur historique comme la douleur intime dans le contexte plus large du monde et de la souffrance des uns et des autres, ce qui finalement nous rassemble. Je n’ai pas senti de si grande différence entre les Cambodgiens et moi, on parle beaucoup du respect de l’autre, de la différence, j’ai beaucoup voyagé et ce que je sais c’est que les hommes et les femmes sont les mêmes partout. Nous avons deux certitudes, l’une que nous sommes né et l’autre que nous allons mourir, et entre ces deux certitudes tout est incertain, et nous avons à faire ce chemin.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

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