Edition du dimanche 17 décembre 2017

Deux pères et un béguin

Rencontre avec Carine Tardieu, réalisatrice de  “Ôtez-moi d’un doute”

François Damiens et André Wilms, dans "ôtez-moi d'un doute" (photos SND)

François Damiens et André Wilms, dans “ôtez-moi d’un doute” (photos SND)

A travers ses précédents films, « La tête de maman » et « Du vent dans mes mollets », Carine Tardieu évoquait l’enfance et la maternité. Cette fois, la cinéaste se préoccupe des pères, et des relations de ceux-ci avec leurs filles, dans « Ôtez-moi d’un doute » (sortie le 6 septembre). « C’est vrai que les mères j’avais donné, elles brillent par leur absence dans ce film. J’avais envie de passer aux pères pour des raisons personnelles, le film n’a rien d’autobiographique de ce point de vue là, mais j’ai été élevée par mon père et j’ai eu la sensation de le rencontrer il n’y a finalement pas si longtemps », a confié la réalisatrice lors de la présentation du film à Nancy, dans le cadre de l’opération Ciné-Cool.
Dans ce film (sélectionné à La Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes), François Damiens est à la fois un père et un fils. Père de sa jeune fille enceinte (Alice de Lencquesaing) et fils qui apprend, au détour d’un examen génétique, que son père n’est pas son père. Démineur dans le Golfe du Morbihan, cet Erwan secoué par ce « secret explosif », va vouloir déminer cette situation, et connaître la vérité. Lever le doute, savoir qui est vraiment son père de ces deux vieux messieurs, joués par Guy Marchand et André Wilms, un ancien pêcheur et un ancien militant.

La fille de son nouveau père

« Ôtez-moi d’un doute » est inspiré d’une histoire vraie qui a perturbé la vie d’un autre Breton. « Parfois, la quête est plus importante que le résultat, mon ami qui m’a inspiré le film avait besoin d’enquêter, d’essayer de comprendre. D’avoir fait le chemin, ça soulage ceux qui le font », estime Carine Tardieu, « Chacun a ses raisons, mais je pense que la c’est toujours mieux de dire la vérité aux enfants, après pas n’importe quand ni n’importe comment, il y a plein de bonnes ou de mauvaises raisons de mentir, parfois ».
Solide comme un menhir, Erwan perd son équilibre entre ses deux pères et le béguin qu’il ressent pour Anna (jouée par Cécile de France), qui n’est autre que la fille de son nouveau père. La réalisatrice a imaginé un drôle d’endroit pour la rencontre entre l’homme toujours en avance et la femme pressée : sur un route déserte, la nuit, par temps de pluie, autour d’un sanglier renversé par une voiture. « J’avais envie d’y mettre les ingrédients de la rencontre de comédie romantique, avec deux personnages a priori antagonistes », précise la cinéaste.
Il y a, dans le cinéma de Carine Tardieu, de la sensibilité, de la tendresse, de la légèreté pour évoquer des choses graves, et ici de la bienveillance entre les personnages, les uns envers les autres. « Ce n’était pas une volonté, ça s’est fait assez naturellement. Contrairement à mes autres films, il n’y a pas dans celui-ci la cruauté de l’enfance, les personnages sont des fils de ou des filles de, mais ce sont des adultes », dit-elle. Ses histoires sont simples mais nous concernent tous : « Tout le monde a une histoire de père, connu pas connu, qui nous ait aimé pas aimé, bien élevé mal élevé, il n’y a pas d’âge pour rencontrer ses parents ».
« Ôtez-moi d’un doute » est une « comédie d’auteur » autour de la paternité, l’héritage, mais aussi la solitude de la vieillesse. Carine Tardieu immerge ses personnages dans leur univers, leur métier, leur vie de tous les jours. « C’est important pour moi de les ancrer dans leur quotidien, je me fais des fiches sur eux, j’ai besoin de savoir d’où viennent les gens. Ainsi, les deux personnages féminins sont des soignantes, et je voulais raconter qu’elles s’occupent de tout le monde mieux que d’elles-mêmes », dit-elle.

Claude Sautet en référence

« Impressionnant dehors, impressionné dedans », comme il le reconnaît lui-même, François Damiens a eu quelques difficultés à incarner ce Breton en granit. « François vient des caméras cachées, il n’a aucune technique d’acteur à l’origine, c’est un colosse aux pieds d’argile, dans le film aussi d’ailleurs », raconte Carine Tardieu, « Il a un instinct très fort, qui peut être formidable, mais sur ce film qui est une comédie très écrite, où il n’y avait pas du tout la place pour l’improvisation, il avait la sensation que j’étais en permanence en train de le contraindre. C’est quelqu’un de profondément fragile qui veut montrer l’inverse et qui passe son temps à faire rire, mais c’est un masque ».
Si elle ne l’a pourtant croisé qu’une seule fois, alors qu’elle était stagiaire, la réalisatrice revendique l’influence de Claude Sautet (le cinéaste de « César et Rosalie », « Max et les ferrailleurs »…). « Je me suis replongée dans ses films à l’époque où j’écrivais, j’ai lu ses biographies, des interviews, j’ai vu des documentaires, j’ai adoré la manière dont il faisait ses films avec tellement de précision et d’exigence », précise Carine Tardieu, « Je n’ai pas la prétention d’avoir fait un film à la Claude Sautet, d’autant que c’est plus une comédie que ses films, mais ça m’a porté et j’ai demandé à toute l’équipe de regarder ses films, c’était une référence sur le plateau ».

Patrick TARDIT

« Ôtez-moi d’un doute », un film de Carine Tardieu avec François Damiens et Cécile de France (sortie le 6 septembre).

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