Edition du samedi 21 octobre 2017

Quand l’écriture mémorielle se heurte à un mur

Géraldine D Enjelvin, University of York

Le mur des noms de la Soah

Le mur des noms de la Soah (wikipedia)

À quelques kilomètres seulement de l’un des neuf « hauts lieux de la mémoire nationale du ministère de la défense », l’ancien camp de concentration nazi de Natzweiler-Struthof, c’est en empruntant un chemin délibérément pentu et en zigzags que les visiteurs peuvent accéder, à pied, au Mémorial de l’Alsace-Moselle. The Conversation

Philippe Richert, président de la région Grand Est, explique ce choix :

« L’accès à l’histoire et à la mémoire de cette province tourmentée, exige une approche lente, impliquant un minimum d’efforts, et invitant à un retour sur soi. »

C’est dans l’un des renfoncements de cette montée que devait débuter, en mai prochain, l’érection d’un « Mur des noms » qui, depuis le 6 février dernier, fait couler beaucoup d’encre et s’est rapidement transformé en un « Mur des non ».

En effet, si, pour Philippe Richert, le « Mur des noms » de Schirmeck, d’une hauteur de 5 mètres et d’une longueur de 80 mètres, doit constituer « un moment de rassemblement et de partage des mémoires », pour d’autres, notamment Robert Hébras, dernier survivant d’Oradour-sur-Glane et Philippe Breton, chercheur au CNRS et universitaire, il représente un mur de la honte.

Les incorporés de force, pierre d’achoppement

Les noms, prénoms et dates de naissance d’environ 52 000 civils et militaires alsaciens et mosellans, morts entre 1939 et 1945 victimes du nazisme, seront gravés sur ce mur, par ordre alphabétique. Aussi, les personnes ayant choisi de s’enrôler dans l’armée nazie seront-elles exclues de cette liste, tandis que celles « incorporées de force dans l’armée allemande », en d’autres termes les « Malgré-nous », y figureront.

L’histoire des Malgré-nous (100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans) ne constitue aucunement un « trou de mémoire officiel ». En effet, au niveau national, l’Éducation nationale met de nombreux documents à la disposition des enseignants grâce aux centres régionaux de documentation pédagogique – notamment celui de Strasbourg. Qui plus est, le 8 mai 2010, l’État français a officiellement reconnu les Malgré-nous comme étant des victimes du nazisme.

Cette page de l’histoire n’est pas non plus passée sous silence par le mémorial de l’Alsace-Moselle. Son site Internet y consacre une page d’explications, de nombreuses références bibliographiques et filmographiques. Ce mémorial a également organisé, de mai à décembre 2013, une exposition sur les « Malgré-elles ». De surcroît, dans ce mémorial dont l’objectif est clairement affiché (« reconstituer les mosaïques infinies des situations vécues depuis 1871, et tout particulièrement la période 1939/45 »), le visiteur est convié à se sentir plongé dans l’ambiance d’épisodes clés – notamment celle du procès, à Bordeaux en janvier-février 1953, du massacre d’Oradour-sur-Glane, au cœur duquel se trouvent des Malgré-nous.

Oradour-sur-Glane et les Malgré-nous

Pour Henri Ménudier, Professeur des universités à Paris-III-Sorbonne nouvelle, le massacre et la destruction d’Oradour-sur-Glane (Limousin), qui ont fait 642 victimes, constituent « le sommet de la barbarie nazie en France le 10 juin 1944 ». Lors du procès qui s’ensuivra, parmi les 21 assis au banc des accusés, 13 sont des Malgré-nous alsaciens. Ces derniers seront condamnés aux travaux forcés, puis relaxés, suite à la loi d’amnistie de 1953 et ce, « au nom de la réconciliation » et de « l’intérêt supérieur de l’unité nationale ».

Récemment, en 2012, la cour d’appel de Colmar a rappelé que l’incorporation de force constitue une « vérité historiquement et judiciairement établie » et ce, dans le cadre d’un procès dont les plaignants, deux associations de Malgré-nous alsaciens, accusaient Robert Hébras – l’un des rares survivants du massacre – d’avoir, dans son livre, émis des doutes sur le caractère forcé de l’enrôlement des Malgré-nous.

Souhaitant être le passeur d’une mémoire apaisée et réconciliatrice, Robert Hébras a expliqué :

« Pendant longtemps, j’ai cru que ces jeunes Alsaciens étaient tous des engagés volontaires. […]. Je m’excuse d’avoir pensé cela à une époque de ma vie. Aujourd’hui je sais que, vous comme moi, nous avons beaucoup souffert ; serrons-nous la main. »

Robert Hébras a de nouveau déclaré, suite à l’annonce du projet du « Mur des noms » de Schirmeck, qu’il existe « des Malgré-nous, beaucoup de Malgré-nous qui sont des victimes du nazisme ». Toutefois, il a justifié son désaccord à l’encontre dudit projet en déclarant « par contre, il y a les autres, il ne faut pas les mélanger, c’est tout ».

Il s’est élevé avec force contre ce qu’il considère être « une réécriture politique de l’histoire » de la part de certains qui, selon lui, « veulent se dédouaner du massacre d’Oradour-sur-Glane ». Pour Philippe Breton comme pour lui, « ce mélange des mémoires est insupportable » : il est, pour eux, inconcevable que des noms de Malgré-nous cohabitent avec ceux de victimes du nazisme.

C’est là un sentiment qui doit être entendu et qui peut se comprendre. Toutefois, cet argument est-il juridiquement recevable puisque le statut de « victimes du nazisme » a été étendu aux Malgré-nous ?

Oradour sur Glane.
Dennis Nilssonn/Wikipedia

Le « Mur des noms », symbole de rassemblement et de partage des mémoires ?

Afin de faire taire la polémique, Philippe Richert a mis en avant la rigueur avec laquelle la sélection des noms a été effectuée par un conseil scientifique, de même que la richesse du dialogue qu’ont engagé toutes les parties prenantes consultées, et leur accord unanime sur la double mission du « Mur des noms » : « redonner un nom à ceux qui, bien souvent, ont été privés de sépulture » et « œuvrer à la réconciliation des mémoires ». En outre, dans un esprit de conciliation et de dialogue, Philippe Richert a opté pour une nouvelle phase de concertation.

Sera-t-elle suffisante pour apaiser cette « guerre des mémoires » et permettre à ce « Mur des noms » de ne plus symboliser la « concurrence de mémoires victimaires » mais, au contraire, de devenir un « lieu de mémoire » consensuelle ?

Comme le rappelle le philosophe et historien Tzvetan Todorov, « tous les usages de la mémoire ne sont pas bons » et les mémoires qui demeurent « littérales », c’est-à-dire recroquevillées sur elles-mêmes et intransigeantes, constituent un exemple de mauvais usage de la mémoire – la mémoire devant plutôt se mettre au service du présent et du futur.

Ce que Benjamin Stora, historien spécialiste du Maghreb contemporain, appelle les « retours de mémoire » sont, certes, rarement indolores ; cependant, ils provoquent le dialogue entre les mémoires, et peuvent, dès lors, faciliter leur décloisonnement.

Afin que ce « Mur des noms » ne soit pas le vecteur de la transmission inter et intra-générationnelles de mémoires communautarisées, il convient de ne pas diluer, voire nier, les mémoires et traumas spécifiques. Partant, une lecture « en contrepoint » et une écriture polyphonique du récit complexe qu’est le massacre d’Oradour-sur-Glane s’imposent. Toutes deux s’attarderont davantage sur la complémentarité des mémoires que sur leurs singularités. Sans cette approche, le « Mur des noms » risque fort de demeurer à l’état de « Mur des non » et ne jamais voir le jour.

Géraldine D Enjelvin, Associate Lecturer in French, University of York

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

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