Edition du mardi 24 octobre 2017

Un mariage gay… dans la Rome de la Renaissance ?

Gary Ferguson, University of Virginia

Michel de Montaigne mentionne un mariage entre deux hommes à Rome, au XVIᵉ siècle. Gary Ferguson, CC BY

Michel de Montaigne mentionne un mariage entre deux hommes à Rome, au XVIᵉ siècle. Gary Ferguson, CC BY

À la fin du XVIe siècle, dans son Journal de voyage en Italie, Montaigne fait mention de deux mariages entre personnes du même sexe. Le premier concerne des femmes dans l’est de la France, le second un groupe d’hommes, à Rome. À cette époque, les mariages entre personnes du même sexe n’étaient pas reconnus par le droit civil ni par les autorités religieuses, et la sodomie – un terme qui recouvrait une grande diversité de pratiques sexuelles – était considérée comme un crime. Ceux qui enfreignaient la loi avaient affaire à la justice et étaient punis, parfois de la peine de mort.

Ces épisodes historiques, comme de nombreux autres, démontrent que dans l’Europe de la Renaissance, le mariage était déjà un sujet hautement controversé.

L’idée du mariage entre deux hommes ou deux femmes n’est pas née d’hier. Pendant des siècles, les couples de personnes du même sexe se sont approprié l’institution du mariage à leur façon. J’explore un exemple particulièrement significatif de cette appropriation dans mon livre Same-Sex Marriage in Renaissance Rome : Sexuality, Identity, and Community in Early Modern Europe (Mariages entre personnes du même sexe dans la Rome de la Renaissance : sexualité, identité et communauté au début des temps modernes en Europe)
– en l’occurrence, il s’agit du deuxième cas évoqué par Montaigne.

Une institution qui évolue

Au Moyen Âge, le mariage n’impliquait pas seulement les deux individus qui s’apprêtaient à s’unir ; il concernait aussi leurs familles et leurs communautés, ainsi que les autorités laïques et religieuses. Or, chacune des parties avait des idées, des priorités et des objectifs différents, parfois antagonistes.

À partir du XIIe siècle, pour l’Église catholique, le mariage était un sacrement exigeant simplement le libre consentement des époux, sous la forme d’un échange de vœux. En tant qu’institution sociale, cependant, le mariage était généralement assorti d’un contrat pour formaliser le transfert de propriété qu’il supposait (celui de la dot de la mariée), signé devant un notaire.

Le XVIe siècle a été celui des changements radicaux, avec l’introduction de nouvelles règles plus contraignantes pour prévenir les unions clandestines (ou secrètes) auxquelles s’opposaient les chefs de famille. Dans les pays convertis au protestantisme, le mariage a cessé d’être un sacrement, et les lois ont renforcé le contrôle des parents sur leurs enfants mineurs (la minorité pouvant durer jusqu’à l’âge de 25 ou 30 ans).

Sous la pression des institutions séculières, l’Église catholique revoit fondamentalement sa position en 1563, quand le concile de Trente décrète que le mariage doit être célébré par un prêtre habilité, dans une église paroissiale, en présence de témoins, et précédé de la proclamation des « bans » (soit l’annonce officielle de la cérémonie).

Naturellement, ces changements législatifs ne se sont pas traduits immédiatement par des changements de pratiques. Les situations litigieuses étaient monnaie courante, et la justice devait souvent s’en mêler.

Aux marges de la cité papale

Voilà le contexte instable dans lequel les mariages entre hommes étaient célébrés à Rome.

Après avoir rassemblé des informations provenant de différentes sources – dépêches diplomatiques, journaux, fragments de la transcription du procès des accusés, courts testaments – on voit émerger une réalité complexe, bien que parcellaire.

Michel de Montaigne.
Wikimédia Commons

Par un dimanche après-midi de juillet 1578, un groupe considérable d’hommes se rassemble à Saint Jean Porte Latine, une belle église située en bordure de Rome. Beaucoup d’entre eux sont des amis qui s’y sont déjà rencontrés par le passé. Ce sont essentiellement des immigrants pauvres venus d’Espagne et du Portugal ; parmi eux se trouvent quelques prêtres et religieux. Ils festoient dans une atmosphère joyeuse, quoiqu’un peu en sourdine. Soudain, l’assemblée panique : la police vient d’arriver, 11 personnes sont arrêtées ; les autres fuient.

Les projets du groupe ont été dénoncés aux autorités romaines : ces hommes s’apprêtaient à célébrer un mariage, peut-être pas pour la première fois, entre deux des leurs. En fin de compte, le mariage entre Gasparo et Gioseffe n’a pas eu lieu, ce dernier n’étant pas venu – les documents indiquent qu’il serait tombé malade. Mais Gasparo fut parmi ceux faits prisonniers et exécutés après un procès qui dura trois semaines.

La nature et l’objectif de la cérémonie qui était prévue restent flous. Selon certaines sources, le mariage aurait été célébré après une messe. D’autres font allusion à un échange de bagues, à un ermite qui devait officier, ou encore à des adolescents contraints de participer, voire déguisés en femmes.

Ce qui est certain, c’est que, comme pour la plupart des mariages à l’époque, la journée devait s’achever par un festin et par la consommation de l’union – autrement dit, les mariés (et, dans ce cas, peut-être certains convives) auraient eu des rapports sexuels.

Comme mari et femme ?

Bien que ce ne soit pas le cas de tous les membres de la communauté, Gasparo et Gioseffe, au cours de leurs relations sexuelles, se conformaient aux normes genrées. D’après les témoignages livrés pendant le procès, Gioseffe adoptait un rôle « masculin » (pénétrant) tandis que Gasparo tenait un rôle « féminin » (pénétré).

À d’autres égards, cependant, leur relation ne ressemblait pas à celle des époux traditionnels. D’abord, Gioseffe était un religieux, ce qui l’empêchait de se marier devant l’Église. Son rattachement à un couvent laisse également penser que le couple ne prévoyait pas de vivre ensemble. Cela les distinguait non seulement des hommes et des femmes qui se mariaient mais aussi des couples de femmes mariées, qui – comme celles dont parle Montaigne – partageaient souvent un même foyer, l’une d’entre elles se travestissant en homme et adoptant un métier et un comportement masculin.

Au vu des mœurs assez libres du groupe dont il est question, il semble également peu probable que Gasparo et Gioseffe aient eu l’intention de renoncer à toute relation sexuelle en dehors de leur couple. Il est peu probable, par conséquent, qu’ils aient cru que le sacrement les laverait du péché qui, aux yeux de l’Église, s’attachait à tous les rapports extra-conjugaux.

Enfin, l’objectif du festin n’avait rien de religieux ni, à vrai dire, de personnel ; son importance était avant tout collective. Bien que cette célébration augmente fortement le risque de se faire arrêter, elle offrait à ces hommes un moyen privilégié d’exprimer et de renforcer un sentiment de communauté. Les amis de la Porte Latine, socialement marginalisés, ont en effet développé plusieurs caractéristiques d’une sous-culture sexuelle, semblable à celles qui fleuriront au XVIIIe siècle dans les grandes villes européennes. À bien des égards, ils ont anticipé les réseaux des « mollies » londoniens et des « gens de la manchette » à Paris, avec leurs lieux de sociabilité, leurs activités spécifiques et leur argot.

Ces éléments permettent de déceler la multiplicité des motivations des mariages romains. Puisque les participants prenaient suffisamment au sérieux cette cérémonie pour s’exposer à un risque considérable, tout porte à croire qu’elle servait à reconnaître et à justifier la relation entre Gasparo et Gioseffe, comme pour signifier qu’une telle relation devait être possible. Mais selon toute probabilité, il y avait là également un élément ludique, une volonté de détourner les codes du mariage traditionnel, comme pour le parodier ou le critiquer subtilement.

Un argument en faveur du mariage pour tous ?

Le contexte actuel est certes très différent de celui du XVIe siècle. À l’époque le mariage n’était pas fondé, dans la plupart des cas, sur l’amour des conjoints et, dans aucun cas, il n’instaurait entre eux l’égalité juridique.

Grâce aux mouvements de défense des droits des femmes de la deuxième moitié du XXe siècle, le mariage est devenu une institution plus équitable. À partir de ce moment-là, les activistes gays et lesbiens ont fait du mariage pour tous l’un de leurs objectifs principaux.

Cependant, les faits rapportés par Montaigne prouvent que le mariage n’a jamais été un phénomène universel aux règles bien déterminées. L’histoire du mariage est marquée par la contestation ; elle exclut et inclut à la fois les couples de même sexe, qui se le sont approprié.

Quand on l’examine dans cette optique, la cérémonie qui était prévue en cet après-midi d’été renverse l’idée selon laquelle les victoires politiques récentes en matière de mariage pour tous sont uniquement le fruit des actions menées au XXe siècle. Les amis de la Porte Latine nous montrent que les couples de personnes du même sexe revendiquent depuis des siècles le droit de se marier, tout en remettant en cause parfois les normes mêmes de l’institution.

The Conversation

Gary Ferguson, Douglas Huntly Gordon Distinguished Professor of French, University of Virginia

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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