Edition du mardi 22 août 2017

    Combattre la barbarie à coups de livres !

    Sylvie Ducas, Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Université Paris Lumières

    Paris, capitale du livre et des lettres

    la BNF-Flickr

    La BNF, à livre ouvert (Florent Le Gall Flickr)

    De l’importance essentielle et plus que jamais vitale de la recherche scientifique pour l’avenir de la France et de tous les pays du monde, la preuve n’est plus à faire. Mais elle prend un sens impérieux en ces temps d’obscurantisme et de barbarie où la France est devenue un symbole d’une culture et d’une pensée à abattre. Quand la haine de l’autre qui ne pense pas et ne croit pas comme soi n’est plus seulement verbale mais passe à l’acte pour tuer, dans une table de rédaction, un magasin casher, une salle de concert, à une terrasse de café, en bord de mer un soir de 14 juillet, il est urgent de rallumer la lumière.

    Claire Parfait.
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    Lorsque la société de SHARP (Society for the History of Authorship, Reading and Publishing) qui réunit des chercheurs sur le livre venus du monde entier a choisi la France pour son 24ᵉ congrès annuel, prévu du 18 au 22 juillet, celle-ci a répondu présente. Mais le comité d’organisation et ses deux présidents, Claire Parfait, professeur en études américaines à l’université Paris 13, et Jean-Yves Mollier, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, ont craint un instant que les attentats de janvier et ceux de novembre, le plan Vigipirate et l’état d’urgence dissuaderaient les congressistes de venir et condamneraient de fait la manifestation.

    C’est l’inverse qui s’est produit : jamais autant d’inscrits venus de tous les continents, d’innombrables messages de soutien et de solidarité pour notre pays meurtri, y compris depuis le bain de sang de Nice, et un foisonnement de propositions et de conférences en réponse au thème du congrès, « Les langues du livre ».

    Signe magnifique que la Babel des livres, loin d’être une malédiction divine visant à brouiller le langage et les hommes, va joyeusement babiller dans les deux langues de travail que sont l’anglais et le français. Qu’elle a encore des choses à dire, et avec elle, tous ceux qui la décryptent, l’interrogent, l’exhument, la revisitent. Et c’est là une très bonne nouvelle.

    SHARP Paris 2016, Babel des langues

    Deux grandes institutions bibliothécaires prestigieuses, la Bibliothèque nationale de France (BnF) et la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (BULAC), en partenariat avec le Comité français international Bibliothèques et Documentation (CFIBD) et ses précieuses missions d’aide à la francophonie, accueillent cet énorme congrès de SHARP, le plus gros de son histoire.

    Logo SHARP.
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    Et que les quatre livres ouverts du site de Tolbiac que forment les quatre tours de la BnF se retrouvent sur le logo du congrès est comme une promesse de pérennité et de présence au monde du livre et de l’écrit.

    Antoine Compagnon, professeur de littérature française contemporaine au Collège de France et à Columbia University, y parlera de « [s]a langue d’en France » ; un hommage international sera rendu aux travaux de Roger Chartier, professeur d’histoire moderne au Collège de France, spécialiste d’une histoire culturelle qui a le livre et la lecture comme épicentre ; Jean-Yves Mollier verra lui aussi ses incontournables travaux sur l’édition française salués ; David McKitterick de Trinity College, Cambridge, parlera de livres rares et des langages de la valeur ; l’Américaine Anne Coldiron de Florida State University des langues du livre moderne (traduction, paratexte, design). Dans un dialogue salutaire entre générations, de tout jeunes chercheurs présenteront leurs travaux en cours, d’autres animeront des ateliers ayant pour objet la révolution numérique et la façon dont elle invite à repenser archives et documentation ; d’autres encore, issus d’économies émergentes, feront état de l’histoire du livre dans leur pays.

    Mais ce qui frappe, c’est la présence de représentants d’aires géographiques lointaines, Brésil, Chine, Vietnam, Inde, Australie, Nouvelle-Zélande, par-delà les États-Unis, le Canada, et presque tous les pays d’Europe habitués à cette rencontre ; ce qui rassure, c’est la volonté de tou(te)s de partager quelques jours de débats savants et amicaux.

    Comme le souligne Claire Parfait, présidente du comité d’organisation :

    « À un moment où la montée des nationalismes et les attentats accentuent une tendance déjà forte vers le repli, il est vital que les chercheurs de toutes nationalités et de tous horizons se rencontrent, que le dialogue des cultures se poursuive et s’intensifie. C’est bien ce qu’ont compris les historiens du livre réunis dans l’association SHARP. La plus grande partie des propositions pour le congrès a été reçue après les attentats de novembre à Paris. Peu de désistements ont été enregistrés après l’attentat de Nice. C’est là un signal fort, et la marque de notre détermination à continuer notre discussion autour de cet objet vecteur de cultures qu’est le livre, dans tous ses formats et toutes ses langues. »

    Bien plus, depuis le carnage de Nice, dans un geste exceptionnel et symbolique, le congrès a tenu à inviter des chercheurs du monde arabe privés de financement dans leur pays afin qu’ils puissent rendre compte de leurs recherches sur le monde arabe au miroir de leurs traductions. Et une minute de silence en mémoire des victimes ouvrira le congrès.

    Les langues du livre contre la censure et la terreur

    En écho à la Babel des livres, Anatole France écrivait que dans une bibliothèque, « les livres parlent tous à la fois et dans toutes les langues. » On se rappelle aussi de Proust écrivant que « les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ».

    J Y Mollier.
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    Avec le thème des langues du livre, il sera question de plurilinguisme de l’imprimé, de langues majoritaires/minoritaires, de circulation des imprimés dans l’espace international selon les nations et les époques, de traduction, de censure, de langage de l’éditeur, de l’imprimeur, du libraire, du langage du droit, de la religion, de la médecine, de la science, de la musique, du paratexte, du commerce, du pouvoir, de la lecture, de l’e-book, des métadonnées, de la bande dessinée, mais aussi de propagande, de transmission, de voyage, de jeunesse et même d’amour…

    Tout le contraire, donc, de la langue des Barbares, de ceux qui « ne demandent pas de papier pour faire un livre », que dans un fantasme Pierre Michon convoque dans Corps du roi, après le Flaubert de Salammbô.

    Car Jean-Yves Mollier, président du comité scientifique, a raison de rappeler que

    « face à ce nouveau drame abominable et au péril mortel que fait courir le terrorisme de l’État islamique (ou de Daech pour reprendre son acronyme arabe), [il faut que] nous ayons une pensée spéciale pour les victimes niçoises et leurs familles. Lorsque l’Europe fut confrontée aux guerres de religion, après la Réforme luthérienne et la naissance des autres religions protestantes, au XVIe siècle, un dicton détesté par l’Église romaine affirmait : Ut libri sint liberi (là où il y a des livres sont les hommes libres). Eh bien, oui, et il faut le répéter inlassablement : le livre, quand il désigne la totalité des livres, dans leur admirable diversité, est symbole de liberté et d’épanouissement. Mais quand un seul livre prétend effacer tous les autres et les rayer de l’horizon humain, alors ce livre devient le support de toutes les violences et de tous les fanatismes. »

    Bibliothèque de babils livresques ouverte aux rumeurs du monde, « lieu rayonnant », pour parler comme Didier Daeninckx, l’espace du congrès de SHARP Paris 2016, on l’aura compris, se voudra ce lieu où, par-delà Babel et Alexandrie, bibliothèque infinie et bibliothèque détruite, le livre cherchera la voie de son devenir et de sa survie.

    The Conversation

    Sylvie Ducas, Maître de conférences HDR en littérature française, Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Université Paris Lumières

    La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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