« Trois visages » de l’Iran

Interdit de tourner dans son pays, Jafar Panahi a filmé clandestinement ce long-métrage attachant, Prix du scénario à Cannes.

L'actrice Behnaz Jafari et le cinéaste Jafar Panahi dans leur propre rôle : "Monsieur ne peut pas aller à l'étranger".
L’actrice Behnaz Jafari et le cinéaste Jafar Panahi dans leur propre rôle : « Monsieur ne peut pas aller à l’étranger ».

Jafar Panahi  est « proscrit dans son propre pays ». Arrêté plusieurs fois, enfermé 86 jours en prison, condamné à ne plus tourner, à ne plus voyager, ne plus parler à la presse, le cinéaste iranien a pourtant réalisé quatre films depuis 2010, dont ce dernier, « Trois visages » (sortie le 6 juin), présenté en son absence au dernier Festival de Cannes, où il a reçu le Prix du scénario, (ex-aequo avec « Heureux comme Lazzaro » d’Alice Rohrwacher).

En 2010, symboliquement, son siège était resté vide alors qu’il était convié comme membre du jury au Festival de Cannes. Ses films ont été souvent primés dans les grands festivals occidentaux, à Cannes (« Le ballon blanc », « Sang et Or », « Trois visages »), Venise (« Le Cercle »), Berlin (« Hors Jeu », « Closed Curtain », « Taxi Téhéran »). Mais ainsi que le dit l’actrice Behnaz Jafari dans « Trois visages », « Monsieur ne peut pas aller à l’étranger ».

Le cinéaste clandestin continue pourtant de faire de cinéma, alors que cela lui est interdit. Jafar Panahi se débrouille ainsi pour évoquer la réalité de son pays dans des films où, avec malice, il se met lui-même en scène, dans son propre rôle. Il avait tourné « Ceci n’est pas un film » dans son appartement, avant de sortir de chez lui en chauffeur de taxi avec « Taxi Téhéran » ; il reste au volant d’une voiture cette fois encore, et nous emmène dans le Nord-ouest du pays, dans les villages de sa famille.

Guidés sur « une route étroite et sinueuse »

Panahi est accompagné de Behnaz Jafari, actrice iranienne célèbre, elle aussi dans son propre rôle ; la comédienne a reçu un message vidéo, d’une jeune villageoise désespérée (Marziyeh Rezaei), acceptée au Conservatoire, mais que sa famille ne veut pas laisser partir à Téhéran, et encore moins faire du cinéma. La demoiselle a filmé sa propre pendaison dans une grotte avec son téléphone, à moins que ce ne soit un canular ? Bouleversée par cet appel à l’aide, inquiète, Behnaz Jafari décide d’aller vérifier sur place, conduite par le réalisateur à travers la montagne. Au village, où tout le monde la prend pour une « écervelée », Marziyeh a disparu.

Si Jafar Panahi nous guide sur « une route étroite et sinueuse » vers le village de montagne, il nous mène aussi sur celle toute aussi « étroite et sinueuse » qu’est le chemin vers la liberté d’être et de faire en Iran. Une métaphore pour évoquer la création artistique qui se heurte aux fortes traditions ancestrales, les saltimbanques sont méprisés, mais tout le monde les regarde quand même à la télévision.

Ce sont « Trois visages » de trois générations que met en valeur Jafar Panahi, une apprentie comédienne, un actrice populaire, et une ancienne gloire du cinéma iranien, Shahrzad, bannie et interdite de tournage depuis la révolution islamique. En fait, on ne verra pas le visage de cette dernière, elle n’apparait qu’en ombre chinoise, de dos, de loin ; elle est là sans être à l’écran.

Avec des personnages attachants et un récit particulièrement bien mené, ce film méritait bien son prix cannois du scénario ; « Trois visages » est bien dans la lignée du cinéma de Panahi, qui nous offre à chaque fois une vision originale et contemporaine de son pays, et nous montre le vrai visage de l’Iran, de ses hypocrisies et de sa morale archaïque.

Patrick TARDIT

« Trois visages », un film de Jafar Panahi (sortie le 6 juin).


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