« Mutafukaz » explose les cases

Guillaume Renard, « le Tarantino de la bédé », signe un film d’animation décapant, primé au Festival du Film Fantastique de Gérardmer.

Un film au graphisme explosif, inspiré des jeux vidéo, des séries B et de la SF.
Un film au graphisme explosif, inspiré des jeux vidéo, des séries B et de la SF.

Avant la projection de son film, « Mutafukaz » (sortie le 23 mai), sur la scène du Festival du Film Fantastique de Gérardmer, Guillaume Renard se présentait comme « un petit animal sauvage ». Du sauvage, les festivaliers en ont ensuite vu éclater à l’écran ! « Je n’ai pas dit que j’étais un petit animal sauvage et inoffensif », se marrait-il le lendemain. « C’est catharsis, je suis quelqu’un de très anxieux, avec un univers intérieur très tourmenté, et forcément ça se ressent à l’image. Dans le film, on bascule d’un côté un peu plus poétique, mélancolique, à l’ultra-violence, ça fait partie de mon adn », ajoutait le réalisateur, reparti du festival vosgien avec deux Prix, celui du Jury Jeunes et celui de la meilleure musique (composée par The Toxic Avenger).

Sa sauvagerie se répand dans une jungle urbaine, à Dark Meat City, une mégalopole survoltée dans laquelle tentent de survivre ses deux personnages principaux. Deux potes, Angelino et Vinz, colocs dans une piaule pourrie d’un quartier pourri, où leur principale occupation est de nourrir les cafards. Livreur de pizzas, Angelino n’est plus le même depuis qu’il a eu un accident de scooter, le regard aimanté par une jolie jeune fille, un ange aux yeux bleus et cheveux noirs. Depuis, il est tout bizarre, comme s’il avait « bouffé une tortue ninja », pourchassé désormais par des hommes en noir et protégé par des catcheurs masqués.

Angelino est tout noir et a une tête toute ronde, Vinz a une tête de mort sur un crane en feu. « C’est un film qui parle de la quête d’identité, ce sont des personnages en marge sociale, les montrer différent graphiquement, c’est important », précise Guillaume Renard, qui s’était inspiré d’une photo parue dans un quotidien de l’Est de la France. « Pendant la période d’Halloween, il y avait une photo, je l’ai gardée, il y avait des enfants déguisés, et deux gamins dont les costumes étaient tout bizarres, ça m’a inspiré les premiers traits de crayon sur Vinz et Angelino », raconte « Run », surnom donné par ses copains au collège dans le Nord. « Ce n’est pas un nom que j’ai choisi, mais c’est un nom qui est resté, et puis comme je suis un peu speed ça a du sens », ajoute Guillaume Run Renard.

« J’adorais la bande dessinée quand j’étais enfant »

Récompensé à Gérardmer, en Lorraine, c’est dans cette région qu’il avait commencé sa première bédé, alors qu’il était à l’Ecole des Beaux-Arts de Nancy. « J’avais tendance à rester dans ma chambre d’étudiant et à créer, et pendant cette année j’ai posé les premières briques de l’univers de Mutafukaz », dit-il. Ensuite, il est entré dans une boîte multimédia : « J’ai commencé à mettre tous mes dessins sur internet, j’ai vu qu’il y avait un intérêt, j’ai rencontré des mecs qui faisaient de la 3D, on a fait un court-métrage basé sur cet univers-là, Mutafukaz Opération Blackhead, qu’on a mis sur internet ; et là ça a vraiment pris, le court-métrage a fait le tour du monde des festivals, il a été nominé au Sundance Festival en 2003 ».

« J’adorais la bande dessinée quand j’étais enfant, et je me suis dit que c’était le meilleur moyen pour m’exprimer avec crédit illimité », dit Run, dont la première bédé a été publiée en 2006 par Ankama Editions, où il devient directeur de collection. Ankama se lance ensuite dans l’animation, ouvre un studio au Japon, et vient alors le projet d’adapter « Mutafukaz » au cinéma. « C’est une opportunité qui est arrivée à un moment clé que j’ai saisie au vol, ça n’a jamais vraiment été une volonté de faire un film d’animation », dit Guillaume Renard, qui l’a co-réalisé avec le Japonais Shojiro Nishimi.

« Je ne me sentais pas forcément légitime pour être réalisateur sur un projet d’animation, au sein d’un studio japonais, lui il avait cette expérience, par contre comme je suis le créateur de l’univers et le scénariste, le plus gros du boulot était de cadrer la pré-production, cela a pris énormément de temps pour expliquer l’univers, les thèmes abordés, les références, mes intentions de mise en scène… Une fois que tout était cadré et qu’on avait le story-board, c’était parti, la balle était dans son camp ; et quand les images me sont revenues, j’ai repris les choses en main pour la post-production », précise-t-il.

Ce n’est pas uniquement la violence qui en fait un film décapant (pour les Inrocks, Run est « le Tarantino de la bédé »), l’esthétique y est pour beaucoup, avec son graphisme inspiré des jeux vidéo, des séries B et de la science-fiction. Sur papier comme à l’écran, « Mutafukaz » explose les cases.

Avec les voix d’Orelsan et Gringe

Angelino et Vinz, les deux potes, ont les voix de deux vrais potes, le chanteur Orelsan et son compère Gringe. « Juste après son premier album, Perdu d’avance, pour moi c’était évident qu’Orelsan serait la voix d’Angelino. Ses textes rentraient vraiment en adéquation avec ce que je racontais dans le film, qui n’en était qu’à ses débuts quand je l’ai contacté. Il connaissait la bédé, il a fait un test, je lui ai dit qu’on se recontactait dès que le film serait fini, je ne savais pas que ça allait prendre autant de temps », s’amuse le réalisateur.

Pendant ce temps (quelques années quand même), Orelsan a explosé dans la chanson, fait du ciné (« Comment c’est loin ») et de la télé avec Gringe : dans « Bloqués », mini-série diffusée par Canal+, ils incarnent deux branleurs qui zonent dans leur appart. « Quand je voyais Bloqués, j’avais l’impression de voir Vinz et Angelino sur leur canapé, tout cela était très cohérent, ça s’est fait très simplement », dit Guillaume Renard.

Sur la scène de Gérardmer, il avait aussi indiqué que la fabrication de son film avait été « un miracle », celui-ci ayant été auto-financé par Ankama, sans aucune aide. « On savait qu’en passant par les circuits habituels, on n’aurait pas ce film là au final. Un film d’animation en France est toujours considéré pour un public familial, ça ne serait jamais passé, car c’est un projet atypique, c’est pas pour les enfants. Je crois qu’on est en train d’essuyer les plâtres, la pop culture est présente plus que jamais, l’univers geek est là aujourd’hui ; pour beaucoup de décideurs ça reste quelque chose de très nouveau, mais je pense que les lignes vont bouger progressivement », estime le réalisateur de « Mutafukaz », film vendu au Japon, aux Etats-Unis, en Chine, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne…

Patrick TARDIT

« Mutafukaz », un film d’animation coréalisé par Guillaume « Run » Renard et Shojiro Nishimi (sortie le 23 mai).

Guillaume "Run" Renard sur la scène du Festival du Film Fantastique de Gérardmer, dont il est reparti avec deux Prix.
Guillaume “Run” Renard sur la scène du Festival du Film Fantastique de Gérardmer, dont il est reparti avec deux Prix.