Judas à Colone : fusionner les mythes et les fautes

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Le baiser de Judas, par Giotto.
Wikimedia, CC BY-SA

Florian Besson, Sorbonne Université – Sorbonne Universités

Est-ce que vous saviez que Judas, avant de trahir le Christ, avait aussi tué son père et couché avec sa mère ? Et qu’on pourrait du coup parler du complexe de Judas, au lieu du complexe d’Œdipe ? Pour vous en convaincre, voici une petite plongée dans l’un des best-sellers absolus du Moyen Âge…

Jacques, Judas, Oedipe

Vers 1265, Jacques de Voragine, un dominicain, rédige un livre intitulé La Légende dorée. Il s’agit d’une compilation de vie de saints et de saintes, rédigée dans un style accessible et vivant. C’est probablement l’un des plus gros succès de toute la période médiévale : on en connaît plus de 1 000 manuscrits.

Dans cet ouvrage, l’auteur raconte à un moment la vie de Judas. Attention, accrochez-vous, ce n’est pas très gai.

Enceinte, la mère de Judas, Cyborée, rêve que son fils va détruire le peuple juif. Elle l’abandonne à sa naissance en le plaçant dans un panier jeté à la mer. Il est recueilli par la reine d’une île. Plus tard, il tue le fils de cette reine car il est jaloux de lui. Il fuit, va à Jérusalem, se met au service de Ponce Pilate, le consul romain qui, entre deux lavages de mains, gouverne la province. Un jour, Pilate lui demande de lui ramener des pommes d’un verger devant lequel il passe : Judas y court, se dispute avec le jardinier, le tue ; Pilate donne les biens du jardinier à Judas, y compris son épouse. Quelque temps après, Judas découvre que le jardinier était son père et que sa femme est donc sa mère. Pour expier, il se met au service d’un certain Jésus… mais finit par le trahir en échange de trente deniers d’argent. Désespéré, il se pend. Fin de l’histoire.

Fusionner les mythes

Évidemment, on reconnaît dans cette vie si joyeuse le récit oedipien : l’enfant abandonné à la naissance, recueilli, qui tue son père et épouse sa mère sans le savoir. Il y a des motifs en plus – Judas tue le fils de sa mère adoptive – et des motifs en moins – on oublie l’oracle et le sphinx – mais le canevas de base reste largement le même.

Cette version oedipienne de la vie de Judas a en fait été inventée dans la seconde moitié du XIIe siècle, à un moment où se développe un très fort antijudaïsme. Car il s’agit d’abord de noircir encore un peu l’image de Judas, vu à cette époque comme le symbole du peuple juif : il était déjà un traître, responsable de la Passion du Christ, il devient en plus un parricide et un incestueux. Au même moment, les textes littéraires inventent la figure de Malchus, qui aurait procédé à l’arrestation du Christ puis serait allé chercher les clous pour le crucifier, et retravaillent celles de Pilate et de Caïn. Se développe ainsi un « folklore des maudits » qui participe de la fabrication d’une mythologie médiévale.

Le récit d’Œdipe est connu au Moyen Âge à travers une version que l’on appelle le Roman de Thèbes, un texte magnifique qui est l’un des tout premiers romans en langue française, mis par écrit vers 1150.

« Je vous parlerai des méchants frères
Et vous raconterai leurs actions.
L’un s’appela Ethéocle,
Et l’autre Polynice.
Œdipe les engendra,
De la reine Jocaste :
De sa mère il les eut à tort,
Quand son père le roi il eut mis à mort ».
(« Roman de Thèbes », vers 19-26

Cette version de la vie de Judas souligne ainsi l’influence de la littérature grecque sur les imaginaires médiévaux. Il s’agit d’une donnée absolument fondamentale, qu’on oublie trop souvent, car on prend au sérieux la revendication des humanistes du XIVe siècle, qui prétendaient avoir « redécouvert » l’antiquité. En réalité, nul besoin d’une hypothétique renaissance : la culture antique ne cesse jamais d’irriguer en profondeur le monde médiéval.

Cette version reprend également d’autres mythes. Vous avez probablement pensé à Moïse avec l’image de l’enfant abandonné dans une corbeille jetée sur les eaux. Quant à Pilate, son soudain désir pour une pomme, qui pousse Judas au crime, rappelle fortement la mauvaise idée d’Eve dans le jardin d’Eden.

Adam et Eve par Lucas Cranach.

Cette capacité, pour un même récit, de brasser et de fusionner plusieurs mythes est caractéristique de la littérature médiévale. Dans les chansons de geste ou les romans, on mélange allégrement Alexandre le Grand et le roi Arthur, Thésée et César, Godefroy de Bouillon et Pharaon. On mélange aussi les lieux et les époques : le héros de la chanson de geste du Bâtard de Bouillon navigue dans la mer rouge et finit par atteindre le royaume du roi Arthur…

Mélanger les mythes permet ainsi de raconter de nouvelles histoires – comme on continue à le faire aujourd’hui, évidemment, en proposant par exemple des versions science-fiction de la légende arthurienne.

Confondre les fautes

Mais pourquoi cette fusion ? Pourquoi faire de Judas, qui n’en avait pas besoin pour être détesté, un traître, un meurtrier, un incestueux ?

On sent bien, en réalité, que cela permet surtout à l’Église de fusionner des fautes. Depuis plusieurs siècles, en effet, l’Église catholique cherche à définir et à imposer à la société un mariage chrétien. Or l’un des points les plus importants mais aussi les plus difficiles à imposer est l’exclusion des mariages consanguins : selon les normes de l’époque, il est interdit d’épouser quelqu’un qui fait partie de sa famille, au sens très large puisqu’on remonte alors au 7e degré de parenté. Autrement dit, tous les descendants de vos arrières- arrières- arrières- arrières- arrières-grands-parents sont les membres de votre famille – vous avez intérêt à bien connaître votre généalogie… C’est d’ailleurs tellement compliqué que l’Église finit par renoncer à cette exigence et fixe la limite au 4e degré de parenté.

L’arbre de consanguinité, Somme rurale de Jean Boutillier.
BnF, Wikimedia

Faire de Judas un incestueux permet de dénoncer cette faute, de la mettre sur le même plan que la trahison. Ce qui marche aussi dans l’autre sens, évidemment : la trahison devient un inceste, ce qui a un sens très fort à une époque où on considère que les vassaux d’un seigneur font partie de sa familia. Tous les crimes se mélangent, ce qui permet au prêtre, lors de son sermon, de dénoncer avec force les coupables : on image l’embarras du pauvre paysan qui se fait soudain apostropher par un prêtre furieux qui lui hurle qu’en épousant sa cousine, il a agi comme Judas, le traître responsable de la mort du Christ.

Ce qui montre bien que l’invention de cette légende ne répond pas qu’à des contingences littéraire : il s’agit surtout de l’utiliser pour un combat que mène l’Église. Nos films, nos romans, nos chansons sont eux aussi engagés dans la société qui les produit et les consomme. À cet égard, nous ne sommes pas différents des hommes du Moyen Âge.


The ConversationRetrouvez l’auteur de cet article sur le blog Actuel Moyen Âge.

Florian Besson, doctorant en histoire médiévale et ATER, Sorbonne Université – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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