« America », triste again

« C’est un voyage dans l’Amérique profonde », dit Claus Drexel, réalisateur d’un documentaire sidérant, terrifiant, et passionnant.

Claus Drexel a cherché à "comprendre l'incompréhensible" : l'attachement des Américains à leurs armes.
Claus Drexel a cherché à “comprendre l’incompréhensible” : l’attachement des Américains à leurs armes.

Après la dernière tuerie aux Etats-Unis, et avant la prochaine, la vision du film de Claus Drexel, « America » (sortie le 14 mars), est nécessaire. Le cinéaste a essayé de « comprendre l’incompréhensible », pourquoi les Américains restent tant attachés à leur fameux deuxième amendement, et à la liberté de posséder des armes, malgré les inévitables drames et dégâts dont ils sont la cause.

« C’est un pays que j’adore, qui me fascine, m’angoisse, je voyais Trump, cet hurluberlu passer toutes les étapes des primaires, c’était un truc de dingue. On a décidé, avec le directeur-photo Sylvain Leser, d’aller faire ce film sans financement, on est parti en pirates, avec une petite valise», racontait Claus Drexel, lors de la présentation de son film en avant-première au Caméo, à Nancy.

« Il y a un rejet très fort de l’establishment »

A l’automne 2016, juste avant les élections présidentielles, les deux hommes sont partis pour « un voyage dans l’Amérique profonde ». Après avoir filmé les sans-abris à Paris dans « Au bord du monde », ils ont filmé l’Amérique des laissés-pour-compte, à Seligman, Arizona, où ils se sont arrêtés en voyant deux gars dépeçant un cerf. Ils ont entamé la conversation, bu une bière, et sont restés là, dans cette petite ville traversée par la route 66.

Claus Drexel : "Je suis convaincu que chaque humain est passionnant".
Claus Drexel : “Je suis convaincu que chaque humain est passionnant”. (©Nicolas-Spiess)

« Je ne savais pas du tout où on allait aller, j’ai beaucoup voyagé aux Etats-Unis, je connaissais un peu ce décor, on s’est installés dans cette ville et petit à petit on est un peu devenus des figures locales, on a pris notre temps, on est restés deux mois », dit Claus Drexel, « C’est endroit très pauvre, beaucoup de personnes ont plusieurs jobs, mais les gens sont contents d’être là. Il y a vraiment cette nostalgie de l’Amérique des années 50, où tout allait bien, c’était une ville assez prospère ». Jusqu’à ce qu’une autoroute la contourne, isolant pour de bon ses 450 habitants.

Parmi eux, Drexel y a trouvé ses personnages, et quels personnages ! Ils sont serveuse, barman, fossoyeur, pasteur, cowboy, vétéran de l’armée… Et possèdent tous, ou presque, des armes. « Ce rapport aux armes, c’est quelque chose qu’on a du mal à saisir, en bon Européen je suis choqué par ça. Mais j’ai compris ce rapport qu’ils ont, l’idée du deuxième amendement, c’est que pour pouvoir se défendre contre un Etat qui peut être oppresseur, les citoyens doivent pouvoir créer une milice pour lutter contre le pouvoir », précise Claus Drexel, « Il y a un côté très anarchiste, en fait, ils veulent être libres, faire ce qu’ils veulent, il y a un rejet très fort de l’establishment. Je n’ai pas senti énormément d’adhésion pour Trump, mais il y avait un vrai rejet d’Hillary Clinton, qui pour eux représente cet establishment qu’ils détestent ».

« J’avais envie de montrer des êtres humains »

Pourtant, ces hommes, ces femmes, ne sont pas vraiment antipathiques, et c’est là où « America » est un film sidérant, terrifiant, et passionnant. Car c’est à eux que s’intéresse le documentariste, avec eux qu’il discute et à qui il donne la parole, sans jamais les juger : « J’avais envie de montrer des êtres humains », dit-il, « Je suis convaincu que chaque être humain est passionnant, passionnant dans la vie, passionnant à filmer. J’ai beaucoup d’affection pour ces personnes, même si parfois elles me choquent ».

Photographiant aussi bien les grands paysages de western que les ruines rouillées de la bourgade, Claus Drexel a filmé « les cowboys et les Indiens d’aujourd’hui ». Enregistrant la sage parole d’un Indien Hopi comme celle d’une femme enceinte, qui a offert sa première arme à son premier enfant pour ses cinq ans, et rêve d’assister à une exécution capitale ! « J’ai fait une vingtaine de voyages aux Etats-Unis, mais je n’avais jamais pris autant de temps pour parler avec les gens, face à face, et je ne me suis jamais senti aussi étranger et loin de ces personnes », constate le cinéaste.

Il n’y a guère que sur l’affiche de « America » qu’apparait Donald Trump, le candidat des riches pour lequel les pauvres ont voté. Dans le film, on ne le voit pas mais on l’entend (« America great again », promet-il), et on pense à lui au tout dernier plan : un train de marchandises qui passe dans ce bout de désert, et sur les wagons, des chars ! « Il y a un train qui passe tous les quarts d’heure, on voulait prendre ça comme une image récurrente dans le film », précise le réalisateur. Avec le chef-op, ils s’installent dans le froid pendant des heures, pas de train, jusqu’à celui-là. « Il y a des moments comme ça de sidération, c’est un hasard dingue, il fallait qu’on l’utilise dans le film. Picasso disait l’art ce sont des mensonges qui racontent la vérité, et si ça se trouve, ce sont des chars vétustes voués à la destruction », imagine Claus Drexel.

Patrick TARDIT

« America », un film de Claus Drexel (sortie le 14 mars).

L'image hallucinante de la fin du film : un train qui passe en plein désert et transporte des chars.
L’image hallucinante de la fin du film : un train qui passe en plein désert et transporte des chars.


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