Edition du jeudi 23 novembre 2017

Mères, « Par instinct ». Entretien avec Alexandra Lamy

Alexandra Lamy perd un bébé et veut en sauver un autre, dans le film de Nathalie Marchak.

Deux femmes et un bébé : Alexandra Lamy et Sonja Wanda dans le film de Nathalie Marchak, "Par instinct".

Deux femmes et un bébé : Alexandra Lamy et Sonja Wanda dans le film de Nathalie Marchak, “Par instinct”.

Beauty est une jeune fille pleine d’espoir, jeune Africaine qui en cherchant la survie ailleurs n’y trouve que du malheur : à peine la frontière franchie, elle est violée, maltraitée, vendue… Lucie est une avocate parisienne, ravie d’être enceinte, qui fait un court séjour à Tanger, pour un contrat. C’est dans un hôpital que vont se rencontrer ces deux femmes, personnages du film de Nathalie Marchak, « Par instinct » (sortie le 15 novembre).

Beauty (jouée par Sonja Wanda), y accouche d’un bébé qu’elle ne veut pas ; Lucie (interprétée par Alexandra Lamy) y fait une fausse couche, et perd ce bébé qu’elle désire tant. « Not my baby », dit la jeune migrante en collant le bout d’chou dans les bras de la femme occidentale, désemparée. Epaulée par un médecin humanitaire, Lucie se retrouve alors embarquée dans une course effrénée, pour tenter de sauver le bébé et la jeune maman.

« Une rencontre entre deux univers »

« J’avais lu un article qui racontait l’histoire de femmes africaines en transit au Maroc, avec des enfants sur les bras, j’ai appelé la journaliste qui m’a dit de venir. A l’époque, je ne savais même pas si je voulais faire un film de fiction ou un documentaire », raconte Nathalie Marchak. « Je la rencontre et, par son intermédiaire, je rencontre ces femmes, ne comprenant pas toujours de quoi il s’agit, je suis arrivée dans une petite maison où il n’y avait que des femmes avec des enfants, et un homme qui surveille. A un moment, une de ces femmes m’a mis un bébé dans les bras et m’a dit prends-le. J’en étais bouleversée, je n’avais pas d’enfants, et je me suis demandée ce que je ferais si j’avais quarante ans et pas d’enfant », dit la réalisatrice.

« L’angle de la maternité pour moi, c’était la façon dont il fallait attaquer le film », estime Nathalie Marchak, « J’avais envie de raconter ça sous la forme d’une belle histoire, lumineuse, dans l’émotion, l’action, j’avais besoin qu’il y ait une rencontre entre deux univers. Ces deux femmes qui n’ont rien à voir se rencontrent autour de quelque chose qui pour moi reste un lien universel, la maternité, c’est animal ».

Dès l’écriture, elle pensait confier le rôle principal à Alexandra Lamy. « C’est toujours elle que j’avais en tête, elle a le courage de faire des rôles pas évidents, certains à la télévision, qui ont montré que le public la suivait », dit la réalisatrice, « Au début, son personnage ne peut pas s’empêcher d’avoir envie de ce bébé pour elle, mais à la fin elle le prend pour le sauver, pour aider ce bébé et pour aider sa mère, elle ne le fait plus pour elle ».

« Un rythme de film d’action »

Pour le rôle de Beauty, la cinéaste a choisi Sonja Wanda, mannequin qui vit en Norvège, et dont c’est le premier rôle. « J’ai souvent pleuré, c’était si fort », confie la jolie demoiselle, qui a fui le Sud-Soudan à l’âge de huit ans, avec sa mère. « Je suis très honorée de jouer ce personnage, tout ça se passe aujourd’hui, et dans les camps de réfugiés la situation est terrible, sans espoir », dit-elle.

« Si le sujet m’a touché, c’est qu’il me renvoyait à des choses beaucoup plus lointaines », précise Nathalie Marchak, « Je suis immigrée de la troisième génération, j’ai été bercée toute mon enfance par l’histoire de ma grand-mère qui est venue d’Europe de l’Est, de Pologne et de Russie, à pied, après la guerre, en portant ma mère bébé dans ses bras ».

C’est dans le « bouillonnement chaotique » de Tanger qu’a été tourné « Par instinct », dans une certaine urgence, à l’image de la violence de la scène d’ouverture. « Chaque histoire a son propre rythme, j’avais besoin d’avoir un rythme de film d’action, je voulais en faire un thriller », dit la réalisatrice, qui évoque ainsi les clandestins, ces filles soumises à la prostitution, et ceux qui les exploitent… « Ces femmes-là ne sont pas des migrantes ou des clandestines classiques, ce sont des femmes vendues contre leur gré, qui n’ont pas envie de venir », a constaté Nathalie Marchak.

Patrick TARDIT

« Par instinct », un film de Nathalie Marchak avec Alexandra Lamy (sortie le 15 novembre).

Alexandra Lamy :

« Il y a un instinct maternel immédiat »

Alexandra Lamy : "Dès que Lucie a ce bébé qui n'est pas le sien, elle a un instinct maternel, on a ça en nous".

Alexandra Lamy : “Dès que Lucie a ce bébé qui n’est pas le sien, elle a un instinct maternel, on a ça en nous”.

C’est ce beau personnage de mère qui vous a attiré dans ce film ?

Alexandre Lamy : Ce n’était pas tellement le rôle de mère, c’était le personnage de Lucie, avocate, plutôt froide, une executive-woman. On n’a pas forcément beaucoup de points communs, sinon l’acharnement quand on veut quelque chose, aller jusqu’au bout, mais on n’a pas la même méthode. Je ne voulais pas qu’elle parle aussi vite que moi dans la vie, par exemple. Elle a une façon de parler un peu plus froide, une espèce de distance, c’est une avocate, elle ne veut pas mettre d’émotion, d’affect, c’était ce personnage que je voulais travailler. Ce que j’aime bien, c’est que c’est une femme lambda, c’est un peu comme un thriller mais elle ne fait pas de karaté, il n’y a pas de bagarre, elle n’a pas de super-pouvoirs, elle utilise le peu de moyens qu’elle a.

Le titre est « Par instinct », est-ce que l’instinct maternel est plus fort que tout ?

Oui, Je trouve que le titre va bien, il y a un instinct maternel immédiat. Il y a une image dans le film qui est formidable là-dessus, lorsque nous sommes toutes les deux dans la chambre d’hôpital avec ce bébé au milieu, ça raconte tout. Peu importe qui on est, ce qu’on pense, notre couleur de peau, notre religion, il y a un bébé au milieu, quelque chose qui nous rassemble, et qui fait qu’on va se battre ensemble pour ça. Il y a quelque chose de complètement instinctif, elles ne réfléchissent pas et se disent qu’il faut aller jusqu’au bout pour cet enfant.

« Un très beau film sur ce qu’il se passe aujourd’hui »

Le film évoque aussi la difficulté d’avoir un bébé…

J’ai parlé avec des femmes qui ont du mal à avoir un enfant, c’est extrêmement dur, ça met un stress terrible pour un couple, on voit si ça marche ou si ça marche pas dans ces moments-là. Lucie en rêve, Beauty n’en veut pas et c’est elle qui en a un. Lucie a tout fait pour avoir un enfant, et dès qu’elle a ce bébé qui n’est pas le sien, elle a effectivement un instinct maternel, on a ça en nous, heureusement. Beauty est très jeune, elle ne veut pas de cet enfant, qui vient d’un viol, mais elle est prête à se sacrifier elle-même pour son enfant.

Outre le thème de la maternité, c’est aussi un film très contemporain, qui évoque notamment le sort des migrants, des clandestins…

C’est un très beau film sur tout ce qui se passe aujourd’hui, sur le trafic, l’immigration, la condition de la femme, la maternité… Il y a beaucoup de choses, c’est pour ça que beaucoup de producteurs avaient très peur de produire ce film. Cela fait très longtemps que Nathalie veut le faire, ça fait longtemps qu’on se connait, cela faisait sept ans qu’elle portait ce projet, c’est une jeune réalisatrice, personne ne la connaissait, c’était très difficile, surtout avec un sujet comme ça. A l’époque, je n’avais pas un nom qui me permettait encore de monter un film sur moi, dans ce style.

« Si je ne fais que de la comédie, je m’auto-saoule »

Si vous n’étiez pas encore « bankable », maintenant vous l’êtes ?

Oui, mais pour un film comme ça, c’était plus difficile, bankable plus pour des comédies. Les gens du cinéma m’ont vu dans le Ozon (« Ricky »), dans le Sandrine Bonnaire (« J’enrage de ton absence »), dans quelques drames, après il y a eu la télé, la série avec Harlan Coben, tout ça a fait que j’ai eu la notoriété qui m’a permis de pouvoir porter un film comme ça. Pour quelqu’un qui ne vient que de la comédie, c’est difficile de porter un film d’auteur, et vice-versa d’ailleurs. On a besoin de mettre les gens dans des cases, alors qu’on sait très bien que la comédie c’est ce qu’il y a de plus difficile, un acteur de comédie peut plus facilement aller dans un drame que l’inverse.

Ce n’est effectivement pas votre premier rôle dramatique, on vous a vue récemment en résistante dans « Nos patriotes » (tourné en Lorraine), c’était une conjonction de sorties ou une volonté ?

Non, en fait ce que j’aime bien, c’est raconter des histoires. Avant « Nos patriotes », j’avais fait « L’embarras du choix », là je viens de tourner « Le Poulain »  de Mathieu Sapin, c’est son premier film, sur les primaires, c’est une comédie complètement grinçante, il écrit très bien, c’est la première fois que sur un scénario je n’ai pas retouché une ligne de dialogues. J’aime bien pouvoir passer de l’un à l’autre, parce que je trouve que le drame va m’aider pour la prochaine comédie, et la comédie va m’aider pour le prochain drame, j’aime bien faire des ruptures. Si je ne fais que de la comédie, au bout d’un moment j’ai l’impression d’avoir la même mécanique, je m’auto-saoule.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

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